Le Corps dans les espaces du Pouvoir et déviation

 

Le corps de Damien a été déchiqueté en plein public, et sous le patronage du souverain. Cela parait insensé à première vue puisqu’on assiste ici à un crime oû tout le monde participe, mais ce n’est pas le cas pour ceux qui ont exécuté Damien, il s’agit pour eux d’un exercice du Pouvoir, un rituel qui assure leur cohérence au sein d’un corps qui est celui du souverain.

L’exécution n’avait rien de barbare, elle signifiait autre chose : La façon dont les gens concevaient le Pouvoir et l’exerçait. Mais surtout elle tient à enrichir le corps du souverain comme étant lui-même qui a été agressé dans le crime commis par quiconque. Ce n’est pas l’intérêt public qui a été touché, mais le souverain puisque ces citoyens sont tout simplement des sujets du monarque. La punition doit être très sauvage et public en même temps pour revendiquer la victoire du souverain et témoigner de son acte. Or cette victoire contre le corps du criminel, doit être en tapage et en rituel impressionnant pour donner l’image féroce et redoutable du souverain. La punition et son exercice font partie intégrante de la conception du Pouvoir dans cette culture oû s’oppose inversement le corps du souverain avec celui du criminel.

Mais cette conception ne pouvait plus durer, elle a disparu au profit d’un autre discours, plus habile, plus féroce, celui oû on met le criminel dans un espace serré pour le mettre sous surveillance et surtout le contrôler, l’assujettir et l’investir. On a plus besoin de supplice, mais on a besoin de traverser le corps de l’individu, le rendre docile et producteur. Et pour cela il faut viser ce corps pour accéder à l’âme qui est le vrai prison du corps, cela n’a rien à voir avec l’âme des religions. L’âme est l’outil par lequel on atteint le but : l’assujettissement des individus.

La prison est devenu ce lieu oû on corrige les déviations puisque le crime n’est pas une chose acceptée par la société, elle est ce positionnement hors des normes tolérées par l’espace du Pouvoir. Le corps de ces auteurs qui portent la déviation doit être objet de correction, et surtout de redressement, c’est un corps qui doit avouer la justice et se désavouer lui-même !

Or les déviations sont plusieurs, et ne sont pas forcément objet d’une punition directe, elles marquent une autre atteinte à l’acceptable, au toléré, comme par exemple : la maladie, l’incapacité de travailler, l’enfance, la pauvreté…alors ce sont d’autres mesures qui sont mises en œuvres pour corriger et investir les individus : l’école, les casernes, l’hôpital, les maisons de retraite. A partir de ce fait, c’est-à-dire la variation de la déviation, cette culture doit créer ces formes de prison adaptée à ces gens qui vont déranger la production, le fonctionnement de toute la société. Mais dans tous les cas, il s’agit de surveiller ces corps et les punir dans des lieux terriblement fondés et adaptés à chacun des cas.

Aucune forme d’oisiveté n’est tolérée dans cette société, l’oisiveté est condamnée discrètement, elle doit être quadriller pour être bien surveillée et punie, c’est-à-dire traitée selon son cas et sa manifestation. Et puisque toute personne porte un certain degré et dose d’oisiveté, ou tend de tomber dans l’oisiveté ; alors toute personne doit être surveillée et mise dans un espace précis et bien calculé, à partir de là, notre société contemporaine a crée plusieurs espaces pour maintenir sa vigilance et son maintien de l’investissement de ces milliers de corps, chacun portant sa propre déviation.

Le propre de notre société contemporaine, c’est qu’elle a divisé, partagé et nommé les espaces et leur a accordé, y a distribué les corps de façon à ce que nul individu ne peut échappé au quadrillage et à la surveillance, et nul ne peut échapper à ce contrôle permanent qui lui, produit le savoir sur ces corps pour pouvoir mieux les investir. Il n y a pas de corps sans nom et espace. Cela fait que l’investissement des individus se fait à la loupe : L’économie politique des corps !

La prison est donc, la forme la plus visible de ces lieux, or, les autres lieux sont tous des lieux de la même nature, tels que : l’école, la caserne, l’usine, les hôpitaux…ect. Le but est que le Pouvoir puisse s’en alimenter, s’en enrichir et s’en fortifier. La machine de Pouvoir travaille sans arrêt dans la seule direction, celle de se nourrir de tous. Pour cela elle n’a plus besoin de châtiment et des supplices, mais à la mise en possession des corps, dans des espaces quadrillés, comptables et recensables. Le savoir ici est nécessaire, puisque le Pouvoir en a besoin pour mieux créer et découper ces espaces selon ce qui différencie les corps ; le partage est donc l’essentiel de cette culture qui serre les bornes et les limites : les malades, les ouvriers, les enfants, les démunis, les criminels, les employés et fonctionnaires, les retraités .. ect ; tous sont répartis dans des espaces bien architecturés et bien pénétrables par l’œil du Pouvoir ; le corps n’est accepté que lorsqu’il est mis dans son espace qui lui est assigné. Cela veut dire que le corps le plus rebelle a sa place dans la prison ! « Le panoptisme, la discipline et la normalisation caractérisent schématiquement cette nouvelle prise du pouvoir sur les corps … mais pourquoi cette étrange institution de la prison … ? …la prison a l’avantage de produire de la délinquance, instrument de contrôle et de pression sur l’illégalisme, pièce non négligeable dans l’exercice du pouvoir sur les corps, élément de cette physique du pouvoir qui a suscité la psychologie du sujet. » [1]. Or, en enfermant les gens, la prison garanti : « la distribution spatiale des individus », « la conduite des individus » et la sanction au « niveau infra-pénal des manières de vivre, des types de discours, des projets ou intentions politiques, des comportements sexuels, des refus d’autorité, des bravades à l’opinion, des violences, etc » [2] il s’agit donc de poursuivre les déviations et les maîtriser : « L’irrégulier, l’agité, le dangereux et l’infâme sont l’objet de l’enfermement » puis, elle garantit aussi « l’instrument d’un contrôle local et pour ainsi dire capillaire » [3].

Il ne faut pas prendre la prison comme dimension unique dans son rapport avec la déviation, elle est la structure théorique qui gouverne tout l’esprit contemporain, de là on prend toutes les formes de renfermement comme prison : les établissements scolaires, les établissements industriels, commerciaux et économiques, les établissements correctionnels … tout est préparé pour que les corps soient répartis et distribués selon la nature de la déviation, et pour que ces corps répondent aux exigences du pouvoir.

 

La déviation reste l’élément sur lequel a reposé l’évolution de la prison, non pas seulement comme institution à part qui a pour objet le criminel, mais en tant que vision générale dans le traitement de toute déviation possible, et qui pourrait entraver la vie sociale.

La déviation est donc, tout corps portant un effet négatif sur le déroulement du pouvoir. C’est la non réponse positive aux exigences du pouvoir : exigences au niveau du savoir, de la productivité, de la soumission aux normes demandées …etc, cela veut dire que le manque de savoir chez l’élève, l’analphabète, le non adapte à la technique lié la production, le manque de productivité chez l’ouvrier, le fonctionnaire, l’employé ou le soldat, la non disponibilité chez les personnes malades, handicapés ou n’ayant tout simplement pas trouvé leurs place dans le marché du travail, la violation de certaines personnes aux lois « en vigueur » concernant les biens ou l’usage des biens publique ou privé. La prison comme vision générale c’est le traitement que met en œuvre le pouvoir pour traiter et gouverner tous ces formes de déviation, elle est cette pluralité de procédures à l’égard des individus : l’école est l’espace où on met des individus, souvent jeunes et petits pour leurs enseigner un savoir dont ils auront besoin pour être conformes aux attentes du pouvoir dans le champs social, la caserne c’est l’espace où on met des individus pour leurs enseigner l’art et le savoir de se battre contre un ennemi probable, l’usine est l’espace où on met des individus pour maintenir la production de tout ce dont a besoin l’économie de la société, la prison est l’espace ou on met les individus qui ont touché les lois qui organisent le rapport des uns avec des autres.

La prison est donc la forme explicite qui symbolise le quadrillage qu’emploie le pouvoir pour rendre facile et possible la gestion et la gouvernance des corps. Ces que cette gouvernance a besoin de reposer sur un savoir qui fonde l’architecture valable à chacun des cas, selon la particularité des corps dans leur degré de déviation.

Dans, disait Foucault, « le régime pénal de l’âge classique on peut retrouver, mêlées les unes aux autres, quatre grandes formes de tactique punitive : 1- Exiler, chasser, bannir, expulser hors des frontières, interdire certains lieux, détruire le foyer, effacer le lieu de naissance, confisquer les biens et les propriétés. 2- Organiser une compensation, imposer un rachat, convertir le dommage provoqué en une dette à rembourser, reconvertir le délit en obligation financière. 3- Exposer, marquer, blesser, amputer …ect, bref s’emparer du corps et y inscrire les marques du pouvoir. 4- Enfermer. » [4]. Or, la détention, l’emprisonnement ne font pas partie du système pénal avant la fin du 19ème siècle. Punir que plutôt causer des peines, n’est devenu une vision juridique qu’après une longue réflexion qui a rendu la prison une forme générale de pénalité. L’enfermement est devenu : 1- La distribution spatiale des individus. 2- Intervention au niveau de la conduite des invidus. 3- Contrôle de la justice réglée. La pénalité est transformée à « l’ajustement du système judiciaire à un mécanisme de surveillance et de contrôle » [5] de là, le développement de toute une série d’institutions « parapénales, et quelques fois non pénales » et c’est alors que le « le système général de surveillance-enfermement pénètre toute l’épaisseur de la société prenant » multiples formes, toutes sous le principe du Panoptisme !

Le panoptisme est cette vision qui donne à la prison « l’avantage de produire de la délinquance, instrument de contrôle et pression sur l’illégalisme, pièce non négligeable dans l’exercice du pouvoir sur les corps, élément de cette physique du pouvoir qui a suscité la psychologie du sujet » [6].

C’est exactement ce panoptisme qui fait de la prison tout le socle théorique de notre civilisation contemporaine, c’est-à-dire la mise en espace de tout individu, de tout corps selon son degré de déviation, or la déviation est tellement répartie qu’elle devient invisible, tolérée et courante. Mais il suffit de poser les question suivantes : Pourquoi un crime est défini en tant que tel lorsqu’un homme commet un geste : voler, tuer, violer, ne pas pouvoir payer ses dettes, ne pas pouvoir trouver un travail, ne pas pouvoir être productif selon des critères, ou à cause de sa maladie ne pas pouvoir travailler, ou tout simplement ne pas pouvoir répondre aux exigences de la vie quotidienne ? Est-ce qu’un individu a le choix d’être sans travail, ou de tomber ou pas malade, de posséder ou pas un savoir qui le bénéficierait socialement ? Mais le pouvoir ne s’intéresse pas à ces questions ! il réagi comme si la déviation ( maladie, pauvreté, incompétence technique, vieillesse ..etc) était un choix personnel. Ensuite le pouvoir ne s’intéresse qu’à la façon dont il doit distribuer la déviation en multiples espaces ! Le corps pour le pouvoir n’est important que par rapport à sa productivité et sa rentabilité.

Rawls a essayé vainement de résoudre cette problématique, il a finit dans sa théorie de justice, à plutôt renforcer le pouvoir : Mais finalement c’est quoi le consensus, si ce n’est pas une façon de donner toute la puissance au pouvoir !? Il est donc difficile de croire à ces théories de démocratie qui remplissent le champs politique, surtout durant les élections, cette forme trompeuse de crier justice faite !

Ainsi, le corps doit porter avec lui ses souffrances, ses douleurs, ses frustrations, pour se mettre gentiment dans l’espace qu’on lui a attribué, et se réduire au silence, chose qui ne sera jamais assurée puisque tout corps est volonté de puissance !

 

 

Par TRIBAK AHMED (le 26/05/2007)

 

 

 

 

[1] – M. Foucault : Résumé des cours 1970-1982 Collège de France – Julliard.

[2] – Ibid.
[3] – Ibid.

[4] – M. Foucault : Résumé des cours 1970-1982 Collège de France – Julliard. pp 29-51.
[5] – Ibid.

[6] – Ibid.

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