De la foi seule à la Réforme

De la foi seule à la Réforme

Des indulgences à l’amorce de la Réforme

Au début du XVIème siècle de l’ère chrétienne, l’équilibre financier de l’Église catholique romaine est menacé. D’une part, elle doit participer au financement de la Guerre d’Italie, d’autre part elle doit payer la réalisation de l’édifice le plus important qu’elle ait commandé (tant en termes symboliques qu’architecturaux), à savoir la basilique Saint-Pierre de Rome, « Église du Pape », et finalement, elle a à essuyer les dettes d’un quelconque évêque.

Pour faire face à ces dépenses significatives, l’Église monnaie les indulgences, dont le « trafic », remonte au IIIème siècle. Ces indulgences se présentent sous la forme d’un parchemin remis par le prêtre et dont l’acquisition garantit, devant Dieu, la rémission plénière ou relative de la peine due au péché. Autrement dit, acquérir une indulgence garantit de ne pas aller au Purgatoire, ou bien d’y écourter sa peine. Il s’agit d’une forme de contrat de rachat, de justification de ses péchés ; c’est la justification, devant Dieu, par l’achat d’indulgence. En somme, l’Église prétend commander aux cieux.

Avant le XVIème siècle, les indulgences s’obtenaient non par l’argent mais par diverses mortifications de la chair ou quelques pèlerinages mais depuis Tetzel, le monnayage est instauré. Il faut verser son pécule à l’Église pour être racheté de ses fautes devant Dieu. Dès lors, même les plus pauvres n’hésitent pas à revendre leurs peu de biens dans la perspective d’écourter leur séjour au purgatoire.

En fin 1517, en pleine période de trafic des indulgences, Luther réagit et placarde, sur les murs de la ville de Wittenberg, un Sermon sur les indulgences et la grâce plus connu sous le nom de quatre-vingt-quinze thèses. Cette publication, dont il a envoyé une copie au Pape et qui circule rapidement à travers toute l’Allemagne, grâce à l’essor de l’imprimerie1, vise l’insignifiance des indulgences du Pape et leur incapacité à racheter quoi que ce soit. Selon Luther, le pouvoir temporel, même pontifical, ne commande pas aux cieux que seul Dieu commande. Alliant à la fois un média nouveau et libéral (l’imprimerie) et dé-sacralisant le pouvoir de l’Église, les quatre-vingt-quinze thèses représentent l’amorce de la Réforme, ce sont elles qui mettent le feu aux poudres.

Alors que l’Église promettait la rémission des péchés par l’achat des indulgences, pour Luther ni l’obtention d’indulgences, ni le confessionnal, ni même les oeuvres ne garantissent une justification de ses péchés devant Dieu. Le pouvoir Papal est servile du pouvoir divin, aucune remise portant le sceau temporel, fut-ce celui du Pape, ne peut durer dans l’éternel Royaume de Dieu. Aux principes catholiques de justification et de rachat institués sous la triple forme des indulgences, du confessionnal et des oeuvres, il substitue la foi seule (sola fide) : la seule et unique chose qui puisse justifier un homme devant Dieu, du fond de sa petitesse, c’est la foi qui brûle en lui.

 

En premier lieu, j’ai dit que l’Église devait faire face à des dépenses ; ensuite j’ai dit comment elle y a remédié par le trafic d’indulgence, puis j’ai dit ce qu’est une indulgence et ce à quoi l’Église prétendait en les délivrant. J’ai dit après comment les pauvres réagissaient en se dépouillant dans le but d’obtenir des indulgences. Et comment Luther réagit en publiant les quatre-vingt-quinze thèses, en les envoyant au pape et comment elles circulaient grâce au média libéral qu’était l’imprimerie. Et je dis ce à quoi, selon Luther, l’Église et les hommes peuvent prétendre vis-à-vis des cieux.

 

Sola Fide

Comme j’avais dit ce à quoi, selon Luther, l’Église et les hommes peuvent prétendre vis-à-vis des cieux, à savoir rien, je dis maintenant ce à quoi, selon Erasme, l’Église et les hommes peuvent prétendre vis-à-vis des cieux.

 

Pour faire suite aux invectives de Luther, Erasme publie la Diatribe en 1524. L’objet de cette publication porte sur la liberté humaine et sur son rapport avec la foi chrétienne : « dans une dogmatique de la liberté humaine dans laquelle je peux accéder au Salut par mes propres moyens, qu’advient-t-il de la nécessité de Dieu et de la foi ? ». Pour Luther, si l’homme pouvait se racheter et accéder au Salut par ses propres moyens, ni la foi ni Dieu ne seraient plus nécessaires. Dans la doctrine du Réformateur, la volonté humaine est semblable à une monture chevauchée par Dieu ou par Satan et qui va ou le cavalier lui commande d’aller. Erasme, de son côté, défend le libre arbitre selon lequel « la volonté humaine n’est la servante ni de Dieu ni de Satan ». Il n’est pas difficile de voir les dérives auxquelles le principe de liberté humaine peuvent mener : elle menace de réduire la souveraineté du Seigneur en accordant un pouvoir à l’homme. Par suite, le catholique a vite fait de placer la souveraineté dans l’Église qu’il voit comme le témoignage du Saint Esprit, et alors les fidèles passent par l’Église dans leur relation à Dieu, « parce que l’Église sait et peut plus que ne savent et ne peuvent les fidèles ». C’est ce que Luther veut éviter en prônant d’une part une forme de déterminisme (le serf arbitre), d’autre part le caractère petit et injustifiable des hommes et de leur institution : l’Église, pas plus qu’une autre institution, ne devrait s’instituer en médiateur entre le fidèle et Dieu et, du même coup, empêcher le fidèle d’entretenir une relation personnelle et intime avec Dieu.

Pire encore aux yeux de Luther, la liberté humaine sous-entend que l’homme, par ses propres moyens, peut mériter le Salut, elle sous-entend qu’il peut bien faire, qu’il peut être justifiable en contrepartie de bonnes actions. Luther, au contraire, défend toujours les thèses selon lesquelles l’homme est inacceptable et injustifiable, comme un animal blessé condamné à ne jamais bien courir « car la chair est la blessure de l’esprit », incapable de se hisser par ses propres moyens. Il a tout du moine humble qui se met face contre terre (c’est la définition de l’humilité) car il sait la juste mesure des choses : l’homme est petit et Dieu est infiniment grand.

En 1525, un an après la publication de la Diatribe par Erasme, Luther y répond en publiant une recapitulatio de ses écrits précédents : Du Serf arbitre. Autrement dit « de la volonté humaine servante et dépendante » comme sont dépendants et obéissants les enfants dont parle l’Évangile.

 

 

Ensuite, je dis comment l’homme doit ouvrir les bras pour accueillir Dieu qui, lui, ne les a jamais fermés depuis le Fils crucifié jusqu’au Père dans le Royaume des cieux.

 

Quand le salut frappe à la porte, Dieu en est seul responsable. L’Homme est pourtant injustifiable, « inacceptable » dira Tillich en reformulant Luther, mais il est malgré tout accepté, accueilli par Dieu en son Royaume. Ceci, il ne faut pas essayer de le comprendre car la Raison de Dieu est étrangère à la raison des hommes, « les voies du Seigneur sont impénétrables », il s’agit du « mystère de la foi ».

Pour Luther, Dieu aura beau tout faire, il faut que le fidèle participe. Et l’unique moyen de participer, c’est la foi : c’est elle qui permet l’ouverture. Dieu ouvre les bras, le fidèle aussi doit ouvrir les siens. Constamment sous le joug d’une double aliénation, la volonté serf et le péché originel, il ne reste qu’à entretenir la foi :

 

« Ce qui se révèle dans les doctrines humaines et ce qui s’y enseigne, c’est la justice des hommes (elles entendent dire qui est juste ou le devient à ses propres yeux et aux yeux des hommes, et comment on est ou devient tel). Mais c’est dans le seul évangile que se révèle la justice de Dieu (il nous y est dit qui est juste et devient tel aux yeux de Dieu, et comment on l’est et le devient). C’est par la foi seule que cela se fait, la foi par quoi l’on croit à la Parole de Dieu. […] Car c’est la justice de Dieu qui est la cause du salut. Ici encore, la « justice de Dieu » ne définit pas une qualification propre de Dieu [vue] en sa personne, mais la justice qui, venant de Dieu, nous justifie ce qui a lieu par le moyen de la foi de l’Evangile. »2

 

Si la justification par la foi seule a le caractère d’une conception existentielle (c’est-à-dire qu’en la proclamant, Luther changea l’Homme – le péché est une réalité qui, demeurant présent en l’Homme, domine l’existence) il s’agit aussi d’un des six principes fondamentaux du protestantisme. Ce principe trône aux côtés de Sola Gratia (par la grâce seule), Sola scriptura (par l’écriture seule), Soli Deo gloria (à Dieu seul la gloire), Ecclesia semper reformanda (l’Église doit se réformer sans cesse), et aux côtés du « sacerdoce universel » qui veut que tous les fidèles soient rois.

 

Le principe de foi seule, reformulé par Tillich, consiste en le fait d’ « accepter d’être accepté en dépit du fait que l’on soit inacceptable », il s’agit de « l’acceptation paradoxale de soi ». C’est ce principe qui « […] marquera à jamais la tradition protestante : le chrétien reçu en grâce est, par la foi, tout à la fois juste, pécheur et pénitent : juste parce qu’il est justifié par la grâce divine ; pécheur parce qu’il a conscience que cette grâce est un don gratuit dont il se sait indigne, pénitent parce que le pécheur justifié devient soldat de Dieu. »3

 

 

Rédigé par Vincent STEFFEN

1Angle médiologique.

2LUTHER M. (1999), « Cours sur l’Epître aux Romains » in Oeuvres complètes, Bibliothèques de la Pléiade », p.9.

3CRÉTÉ L., Sola Fide.