Sémiotique de la place

 

NB : posté par Ineluki sur feu Philautarchie

 

Sémiotique de la Place

Deleuze opposait l’ontologie de la ville à celle désert. La ville comme lieu de la signifiance, de l’organisation et de l’habitation, par opposition au désert, lieu ou la signifiance devient impossible, où l’organisation se perd et où seul subsiste dans ce milieu inhospitalier l’errance continuée du voyageur. La ville a donc a été un objet privilégié de la sémiologie, qui a tenté d’en dégager les structures signifiantes et de la diviser en unités fonctionnelles. Mais tout ceci vaut pour un point de vue encore lointain. Si on s’approche maintenant de la ville, qu’on parcourt son réseau de rues et de bâtiments, on s’aperçoit alors qu’elle n’est pas toute homogène dans son sens, qu’elle fuit la signifiance au travers de nombreuses fêlures. Il faudrait inventer une sémiotique de la ville qui abolirait le privilège du signifiant. C’est un travail de monstre, et ce dans deux sens différents : d’abord parce que l’étendue de la tâche est immense, et ensuite parce que c’est bien l’espace du monstrueux qui apparaîtrait à nous, l’in-signifiant dans toute sa dimension affective. Je vais pour l’instant m’intéresser, dans la cartographie de la ville, à la problématique de la « place », cet espace ouvert, desservi par la rue, et qui est aussi un lieu de socialité.

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Il me faut tout de suite commencer par dire que la signification, dans la place, n’est pas là où on la guette. Consisterait-elle en son nom ? Ce nom dont elle est affublée par la municipalité, lourd de symbolisme ? Il est vrai qu’une place Jean Jaurès n’a pas la même connotation qu’une place Charles de Gaulle… Et pourtant, le nom de la place est avant tout une individuation. La place a un nom propre, et aussi une intensité, une atmosphère propre. Ce nom n’est signifiant qu’en rapport avec la ville et ses institutions, sa couleur politique. Mais avant tout, la place est un espace ouvert individué, au milieu des bâtiments, où il y a de la vie, où l’on respire un certain climat ; on peut lui être allergique, mais il peut aussi nous revigorer… ce qui est sûr c’est qu’il ne nous laisse pas indifférent, il nous affecte.

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Dans quel agencement trouve-t-on la signifiance, si ce n’est pas dans son nom ? Formellement, ce nom désigne la place, il la représente. Mais cette forme-là n’est qu’à la surface de la strate signifiante. Plus profondément, il y a bien une signification de la place elle-même : c’est que, la place est un espace vide, elle est une absence d’habitation. Cet espace vide est signifiant dans la mesure où il organise l’espace tout autour de lui : le café de la place, ses commerces, ses immeubles, tous ces bâtiments rassemblés autour d’elle. La place opère aussi un quadrillage des rues qui ne font que la longer, sans pouvoir se mélanger à elle. Elle n’est ni habitation, ni chemin, mais espace ouvert, vide, réservé au piéton, qui présente un certain paysage différent de la rue. Nous reviendrons sur ce paysage.

On n’habite donc pas la place ; l’habiter, en ville, nécessite l’avoir, alors que la place est commune, un espace commun. Mais on peut s’y aménager un bout de territoire. Souvent, cela passera par le jeu : ainsi le skateur qui tente des figures, ou le vieux qui joue à la pétanque. Par le jeu, son rythme, on s’aménage un morceau d’espace, un bout de place. Dans un autre registre, le SDF qui décide de s’y arrêter fait un peu la même chose. Ou encore le café qui va y disposer ses chaises et ses tables l’été pour plus de convivialité. Ou le marché qui s’y tient plusieurs fois par semaine… On investit la place, on peut s’y reterritorialiser. C’est parce qu’elle est d’abord elle-même déterritorialisée par rapport à la ville, un espace non clôt, non enserré, où les bâtiments ne prennent pas tout l’espace.

Mais la place c’est aussi un lieu de passage et d’attente. Passage et attente ne se rapportent pas du tout au même agencement. Je dirais qu’ils entrent en compétition. Passer dans une place, c’est la traverser, la prendre par un bout et arriver à l’autre, bref effectuer un trajet qui, par rapport à la place, a un début et une fin, trace un segment sur la carte. C’est arriver, découvrir ce qui s’y passe, puis passer, s’en aller. Procès-place. Dans le trajet, dans cette traversée, on reste seul avec soi-même. On peut évidemment être attiré par un mouvement ici ou là , intérêt fugace peut-être, mais globalement c’est la sphère de la subjectivité qui est sollicitée. On marche avec ses pensées. Subjectivité qui entre en rapport avec la disposition de la place, sa signifiance organisée : la place est alors un paysage sur lequel on passe sans s’arrêter, avec ses points d’attractions, ses trous subjectifs (« tiens, il y a une fontaine ! »), et avec son fond signifiant (par exemple, la géométrie rectiligne des pavés). A moins qu’on ne se ballade, qu’on soit tout à notre regard négligent ; mais alors, on ne passe plus, on se laisse gagner par la fascination. L’attente est bien différente du passage. Dans l’attente, il y a un mouvement qui s’échappe de l’intériorité. Dans l’attente d’un rendez-vous, on s’oublie, en pensant peut-être, ou en regardant, on est pris par nos perceptions, on devient attentif, on s’ouvre. C’est un moment de désubjectivation et de voyage par l’affect. Les affects passent continûment, en nous emportant, ce n’est plus nous qui passons à travers la place.

On a attendu, et tout à coups, la ou les personnes qu’on attendait surgissent. Ou alors, on vient sur la place à plusieurs. Ou on fait une rencontre. Et là , c’est la multiplicité qui entre en jeu. On parle, on rie, on joue… On interagit à ciel ouvert. La multiplicité tord la signifiance de la place, la mène jusqu’à l’insignifiance. Déjà , on y reste : petit territoire qui s’y aménage. On oublie l’espace, les bâtiments, le café, tout à la conversation qu’on entretient. On désorganise la place, on la démembre. Les rues, les bâtiments sont toujours là , simplement, on n’y pense plus, on s’est engagé dans autre chose, dans une composition, dans un agencement collectif, et c’est la place qui a permis cela. Cette anti-signifiance va parfois jusqu’au défi face à la signifiance. Ainsi les manifestations, qui curieusement trouvent parfois leur lieu devant l’hôtel de ville, représentant de l’Etat…

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J’ai essayé de donner à penser la diversité de mouvements possibles sur la place, et son échappée hors de la signifiance, ou son jeu vis-à -vis de la subjectivité. Il n’y a là rien d’exhaustif, et d’autres que moi auraient certainement pensé à d’autres agencements. Il m’importe d’insister sur la dimension affective qu’elle comporte. Elle n’est pas seulement un paysage urbain. Elle peut aussi être un lieu de subversion, d’invention, ou de dialogue, d’évènements, de spectacles, comme pouvait l’être l’agora il y a bien longtemps…

 

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