02.20.08

Cycle : Sur l’engagement III

Publié dans Camus, Histoire, Philosophie, Politique, Réflexion à 3:45 par sagrav

3. L’engagement et le temps

L’engagement possède certaines spécificités par rapport au temps.

 

A propos du temps, il sera principalement question du rapport à l’avenir, de l’histoire ainsi que de la valeur de l’engagement dans le présent.

Il est plusieurs problèmes qui s’offrent à nous :

  • - L’engagement se fait-il en fonction du présent ou du futur ?
  • - Comment peut-on s’engager pour un temps qui n’est pas à notre portée ? C’est-à-dire l’avenir.
  • - L’engagement donne-t-il un sens à l’Histoire ?
  • - Exister implique-t-il d’être engagé ?

 

 

 

 

 

L’être humain est le seul être à savoir qu’il va mourir, le seul à être doué de raison.
Aussi possède-t-il une conception du temps qui lui est propre.

En d’autres termes, il ne connait pas simplement le rythme des saisons mais aussi l’Histoire, il ne se contente pas de vivre : il existe.

Vouloir exister est le premier engagement à prendre. Certainement le plus difficile, non pas à tenir mais dans son déroulement. On s’engage toujours par rapport à soi avant de le faire pour autre chose ou autrui.
Or cette existence est à la fois le lieu et le prix de tout engagement.
Notre espérance de vie définit a priori la durée de notre possible participation.

L’existence précède l’essence. Nous nous construisons nous-même, nos actes et nos décisions font notre essence. Il n’y a pas d’engagement sans auto-détermination.
Des hommes ont passé leur vie à défendre les droits de l’homme, à combattre les maladies (comme l’ont fait Pierre et Marie Curie), à s’engager dans les luttes de leur temps.

Qui plus est, ces prises de position ne sont pas gratuites, sans quoi elles n’auraient pas la même valeur, le même impact. Elles se payent par notre vie, par le temps qu’on y passe consciemment, par ce qu’on perd de soi en y changeant.

La noblesse de l’engagement n’est pas seulement un quelconque aspect désintéressé, philantrope (à propos duquel il sera permis de douter puisqu’on ne peut pas séparer sa personne du but final ni de la lutte entreprise) sinon par le fait qu’elle impliquait que l’engagé ait eu la possibilité de ne pas s’engager, et qu’il ait pourtant accepté à la fois les obstacles et la perte d’un temps personnel au profit d’un autre temps qui ne sera peut-être jamais.

Le respect que l’on puisse porter à Albert Camus ou aux porteurs de valise (dont Francis Jeanson, Sartre ou de Beauvoir ) pour leur implication dans le conflit algérien est inhérent à ce qu’ils ont enduré, perdu, refusé.

L’engagement est en quelque sorte un acte de sublimation : soi à l’intérieur d’un groupe volontaire, son existence personnelle submergé dans un évènement historique ; l’instant imparfait selon un futur meilleur, pour un présent éprouvé.

La réalité se décide, se décante.

 

***

- On en arrive au rapport à l’avenir.
L’engagement possède une propriété anticipatrice qui est liée au regard humain porté sur le temps.

 

L’homme possède trois temporalités : le passé, le présent et l’avenir.
Or le passé et le futur, qui semblent inaccessibles, puisque l’un n’est plus et que l’autre n’est pas encore, intéragissent, conditionnent dans une certaine mesure le présent humain.

Ceci est dû à notre conscience qui ne saurait s’ancrer de façon ponctuelle.
Elle ne peut exister qu’en alliant ces trois temps (par la memoire, le passé persiste et par l’imagination, le futur est prédéterminé).

Pour reprendre Orwell et son ouvrage 1984, celui qui contrôle le passé contrôle le présent, celui qui contrôle le présent contrôle le futur.
Mais personne n’a de pouvoir direct sur ce qui sera.
Par conséquent comment peut-on s’engager pour un avenir qui ne peut être qu’incertain ?

On peut parler d’engagement en tant que promesse.
D’un point de vue réaliste, on ne peut pas promettre d’emblée que l’on va réussir, seulement que l’on fera de son mieux. Seule la résolution nous permet de faire une telle promesse.
Il s’agit de s’engager sur un chemin et de ne pas s’en écarter. Sans quoi on se perd, il y a déviation de la volonté initiale et de la voie entreprise.

En vérité, le futur n’est pas de façon absolue inaccessible. On peut extrapoler, anticiper jusqu’à un certain point. Pas besoin de s’ancrer dans une vision trop baroque des choses.
Le futur peut être atteint par l’imagination, mais il est aussi parfaitement concevable.
Ne vouloir agir qu’en sachant en tout état de cause que l’on va aboutir au but final n’a rien de “constructif”.
Penser de la sorte n’aboutit qu’à se trouver un prétexte pour ne pas agir.

Toute la force et la grandeur de la révolte est d’agir dans le présent comme s’il s’agissait de tout donner à ce lendemain si âprement désiré.

Le principe espérance est une réalité. Sans lui, qui saurait assumer corps et âme son existence ?

On s’engage pour (soi, les autres, une valeur), par ( un métier, une conduite à suivre, l’acceptation).
Il ne faut pas oublier qu’on s’engage afin de, ce que l’on verra plus précisément avec l’Histoire, mais aussi vers le futur.
Un véritable engagement s’inscrit dans le temps.

Puisqu’avec la temporalité humaine, il faut faire la différence, il est nécessaire de se poser la question : n’importe quel temps ?

On vient de voir qu’il faut définitivement répondre par la positive en ce qui concerne l’avenir. Le présent sera le dernier point abordé dans cette partie.

 

 

 

 

***

- Quant au passé, son emprunte est double. C’est de lui que nous venons, mais ce n’est pas vers lui qu’il faut aller ( ah ! les phrases toutes faites !). Sans quoi il y a régression, et non véritable engagement. L’engagement, la révolte fonde un nouveau monde, c’est-à-dire un autre regard ; non pas faire resurgir l’ancien.

Avec nos mains, on ne peut pas revenir en arrière. Mais on peut faire tourner les aiguilles du temps plus vite” (Evangelion).

Le passé n’est utile à l’engagé que par l’expérience (qui a cependant plus de valeur dans le présent) et les influences. Un groupe de révoltés est bien souvent l’héritier d’engagés qui les ont précédé sur le projet entrepris.
Mais le passé est aussi nostalgie improductive, remords, regrets et désir de vengeance.

C’est pourquoi du point de vue français, la première guerre mondiale a été un mauvais engagement dans le sens où elle était motivée par l’image réminiscente de l’Alsace et de la Lorraine amputées. Le traité de Versailles imposé à l’Allemagne reposa sur ces mêmes “raisons”.
La défaite incombée aux diplomates par les militaires, la faiblesse de la République de Weimar, le ressentiment suscité devint le marécage dans lequel le nazisme puisa sa force d’asservissement.

Concernant le passé, comment en tant que juge historique voit-il les engagements qui laisseront leur trace une fois aboutis ?

L’engagement fait-il l’Histoire ou l’Histoire fait-elle l’engagement ?

- Le passé traité sous forme de connaissance scientifique devient l’Histoire, cet arbitre qui décide de ce qui est digne de mémoire ou non.
On peut dire que les engagements qui ont le mieux réussi (sans que l’on porte de jugement morale sur ceux-là), – ou du moins qui sont évalués comme méritant d’être connu de tous et d’engager la mémoire collective – sont ceux qui entrent dans l’Histoire.
Or cela revient à une question de téléologie, de résultat, et même d’idéologie.

Car en histoire, l’impact, les conséquences sont le premier critère pour dire d’un engagement qu’il s’agit d’un évènement historique ou de son acteur qu’il est un personnage apte à obtenir un tel qualificatif.
A partir de ces problèmes, la philosophie de l’Histoire s’est développée.

Le courant est né avec Bossuet vers la fin du XVIIème siècle, le terme vient de Voltaire. Mais, pour ce dernier, l’histoire est perçue comme chaotique.

Condorcet tente une mise en fiction. Puis viennent Hegel et Marx et Engels.

Il ne s’agit pas directement d’une méthode de l’histoire, mais de la volonté de résumer l’histoire à quelques principes généraux qui l’expliqueraient. Il repose sur trois présupposés principaux écrits par le même Bossuet, et qui sont :

1°) — Il existe une histoire humaine universelle qui se découvre par une perspective supérieure à celle de l’histoire particulière.

2°) — Cette histoire est découpée en un petit nombre d’époques marquées par un évènement ou une spécificité.

3°) — Il faut découvrir “les causes des grands changements arrivés dans les empires“.

La thèse de cette philosophie est que l’histoire a un sens. Elle met en oeuvre ce qu’on peut appeler un déterminisme historique. Son but est de trouver les causes générales, voire “la cause des causes”

Pour Hegel, la Raison Universelle guide les évènements du monde.
Dieu se réalise par l’histoire. La philosophie doit déchiffrer l’histoire pour mieux cerner cette raison.

Quant à Marx, son point de vue est le matérialisme historique qu’il a fondé en collaboration avec Engels.

L’histoire de toute société jusqu’à nos jours, c’est l’histoire de la lutte des classes

Il y a donc l’idée d’une eschatologie, l’histoire a une fin. Or cette philosophie de l’histoire est à la fois un héritage culturel mais aussi une réflexion sur l’avenir.
Et c’est entre autre dans ce sens qu’elle rejoint l’engagement.

Dans les deux cas on comprend qu’il s’agit de changer les choses par l’action vers un but. Néanmoins l’engagement doit prendre en compte une valeur morale, en tant qu’engagement-conduite qui est absente de cette philosophie.

On peut dire que l’engagement fait l’histoire tant que l’histoire décide de l’engagement.
Mais le véritable engagement n’est pas celui qui se préoccupe du regard de l’histoire. On ne se préoccupe pas du qu’en dira-t-on futur au beau milieu d’une lutte.

Les bons plis de la conduite qu’on se propose de suivre suffisent.
Si l’histoire a un sens, une direction, on ne la connait pas.
L’engagé, lui s’impose à lui-même sa conduite, il connait le but qu’il souhaite atteindre.
Le juste engagement est celui qui s’inscrit en premier lieu dans le temps, que son acte soit reconnu ou modeste.
Incidemment, il est gravé dans l’histoire.

Dans ce cas il peut atteindre sa quintessence par le fait que même arrivé de façon concluante à son terme, il pourra influencer les engagements à venir, et ainsi non pas se renouveler par procuration à travers le temps mais procurer un savoir historique aux nouveaux engagements.

 

 

 

 

 

 

 

***

- Il reste à parler de la valeur de l’engagement dans le présent.

L’engagement se fait au présent en tant que conduite, par notre conscience.
Il s’agit de la partie critique de l’engagement, celle sans laquelle elle ne saurait être rigoureuse et évoluer d’elle-même.
Elle précède qui plus est l’action, et la conditionne donc.
Mais plus encore, le présent est un constant point de départ pour l’engagement.

Notre conscience et notre capacité de réflexion nous permettent de nous remettre en cause quant à notre implication personnelle, et ainsi nous laisse la possibilité de pouvoir nous corriger à chaque instant.
L’ambiguité du présent est que, nous accompagnant toujours, de notre mort à notre naissance, elle est aussi celle qui disparait le plus facilement à nos propres yeux. C’est-à dire qu’il est le temps où l’atemporalité est possible. Et ce évidemment par notre conscience.

Car entièrement engagé dans notre temps, on ne peut pas l’être dans LE Temps . L’engagement entraîne la focalisation de notre esprit par rapport à certains repères plus ou moins précis selon le genre d’engagement.

Camus affirme dans Le mythe de Sisyphe que :

Conscient que je ne puis me séparer de mon temps, j’ai décidé de faire corps avec lui. C’est pourquoi je ne fais tant de cas de l’individu que parce qu’il m’apparaît dérisoire et humilié.
Sachant qu’il n’est pas de causes victorieuses. J’ai du goût pour les causes perdues : elles demandent une âme entière, égale à sa défaite comme à ses victoires passagères. Pour qui se sent solidaire du destin de ce monde, le choc des civilisations a quelque chose d’angoissant. J’ai fait mienne cette angoisse en même temps que j’ai voulu y jouer ma partie“.

Exemple de l’intensité d’une implication, d’un effort de faire la part des choses entre méditation et intervention. Mais aussi exemple qui démontre que même avec la meileure volonté du monde et un engagement avant tout sincère, tous les “esclaves” concernés doivent être prêts à chercher la liberté et la justice, et non la violence et la vengeance.

Le présent, constamment, n’arrive qu’une fois.

Camus n’a probablement pas regretté son engagement durant les années cinquante, à propos de l’Algérie. Mieux vaut s’engager dans le présent, car s’il y a échec, il ne sera pas total et définitif. Encore faut-il être assez fort pour choisir un engagement qui ne se contente pas de mettre de l’huile sur le feu.

Encore faut-il être assez enraciné dans son projet pour supporter le poids des lendemains qui déchantent. Et se remettre en selle.

Celui qui ne s’engage jamais, de quelque façon que ce soit, n’aura même pas appris qu’il n’a pas réellement existé.
Son présent n’aura été qu’une temporalité creuse. Les plus heureux ne sont-ils pas ceux qui ne comptent qu’une seule temporalité importante : le présent.

Encore faut-il qu’au présent, on se donne un horizon plutôt que des oeillères.

Pégase ou le quinté, il faut choisir.

« Le temps, lui n’attends pas. [...]Prends-le ! » Téléphone

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