01.26.08

Cycle : Sur l’engagement II

Publié dans Camus, Histoire, Philosophie, Politique, Réflexion à 10:10 par sagrav

2. Engagement, contestation et révolte

L’engagement est-il contestataire ?
Pas invariablement. La contestation est une forme d’engagement, plus précisément une prise de position qui répond à une autre.
Elle est un écho qui signale son désaccord a posteriori. Elle est la remise en cause de l’ordre établi qui se caractérise par l’objection, mais aussi par la discussion.

Elle n’implique pas, comme le fait la dialectique du maître et de l’esclave d’Hegel, un dominé et un dominant quand il atteint son but.
Il ne s’agit donc pas de modifier radicalement puisqu’il y a dialogue critique, mais avant tout de résoudre un problème.

Aussi est-elle un principe fondamental en politique sans lequel le multipartisme n’aurait que peu de valeur (ce qui est souvent le cas).
Elle garantit la liberté d’expression ainsi que le respect du système démocratique.

Or la contestation est un constituant de la révolte, son point de départ en quelque sorte.
L’ esclave qui se révolte contre son maître conteste le droit qu’il a sur lui.

Mais une révolte est-elle toujours aussi critique qu’un acte de contestation ?

Le fait est qu’il y a différence de degré entre les deux termes.
La révolte est plus extrême, elle peut accepter a priori des conséquences autrement plus graves pour son bon déroulement.
Les révoltés ne se contentent pas de critiquer l’autorité. Ils refusent de s’y soumettre ou d’accepter une situation.
Ainsi ceux que l’on appelle aujourd’hui communément “les soixante-huitards” ont refusé l’avenir qu’on avait tracé pour eux, c’est-à-dire celui qui s’accordait le mieux aux exigences économiques françaises. Ils ont alors, plus que contestés, niés le pouvoir et tout le système qui les étouffait.

Aujourd’hui, la contestation elle-même est récupérée. D’après Luc Boltanski et Eve Chiapello (dans Le Monde diplomatique de fin 2002),

“les contestations du capitalisme depuis Mai 68 ont entraîné une transformation de son fonctionnement soit par le truchement d’une réponse à la critique, soit par des tentatives de contournement pour lui échapper sans y avoir répondu”.

Quant à la révolution, elle diffère à plusieurs égards de la révolte.
Le seul souci de cette dernière est de transformer l’état actuel. Or la révolution est plus rationnelle, elle ne cherche pas seulement à détruire mais elle souhaite aussi construire un nouvel ordre. Elle est critique et active.

L’humanité a vu passer plus de révoltes que de révolutions. Ce qui est logique aux yeux de l’Histoire puisque l’aboutissement de toute révolte allant jusqu’à son terme est la révolution. Voilà pourquoi on peut dire de Mai 68 comme de la révolte des Boxers (en Chine au milieu du XXème siècle) qu’il s’agit d’une révolution avortée.
Selon Camus, dans L’homme révolté, “l’histoire d’un mouvement de révolte est toujours celle d’un engagement sans issue dans les faits“.

Dans ce sens, l’erreur du mouvement étudiant de 1968 a été de ne pas vouloir se doter de réelles revendications. Mais son sens profond est de l’ordre du qualitatif face au règne du quantitatif. Pouvait-il en être autrement ?

Pour revenir sur ce terme de révolution, il faut noter qu’il est polysémique.
Il désigne un type d’évènement. Il ne faut pas pour autant oublier sa signification astronomique qui est celle d’un cycle, le mouvement d’une courbe fermée. Une fois la révolution terminée, une autre prend le relais, un autre gouvernement ou un autre maître surgit.
Le danger de la révolution est de vouloir s’y éterniser.

Proudhon affirmait : “il implique contradiction que le gouvernement puisse être jamais révolution, et cela pour la raison toute simple qu’il est gouvernement“.
Mais elle implique un nouveau stade qui doit voir le jour.
Dans l’idéal, une révolution réussie est une révolution qui ne dure pas, et qui ne fait pas excessivement parler d’elle en “mal” (de ce point de vue la révolution des Oeillets de 1974, où presque aucun coup de feu mortel ne fût tiré, peut être qualifiée de la sorte).

La révolution est donc une période temporaire, intermédiaire qui prépare un nouvel état de fait à venir.
Comme tout engagement il se fait en rapport à l’avenir (pour Camus, “la révolution consiste à aimer un homme qui n’existe pas encore”).
La révolte étant plus radical dans sa volonté, son aspect contestataire semble plus prononcé, sinon exagéré.

Quelles sont les caractéristiques de la révolte ?
Qu’est-ce qui nous y amène, que nous révèle-telle ?
En quoi la conduite d’une personne engagée est-elle celle d’un révolté ?

La révolte est essentiellement réactive. Ceux que l’on appelle aujourd’hui “novoréactionnaires” se sentent face aux évènements outrés, moralement révoltés. Etymologiquement, qui se révolte fait volte-face. C’est-à-dire se retourner pour faire face. C’est en cela que la révolte ne saurait être simulée par ses acteurs ; du point de vue de l’individu elle implique la responsabilité de ses actes.
D’autant plus que bien souvent, c’est sa propre vie que l’on met en jeu (comme les terroristes russes de la première décennie du XXème siècle).
L’esclave qui se révolte est celui qui, se taisant jusque là, disait implicitement “oui” à son maître.
Il est celui qui lui dit désormais ouvertement “non”.
Indirectement, cette négation est à la base d’une quantité incalculable d’homicides à travers les âges, qu’il s’agisse de la mort d’insurgés mis en échec ou de gouvernements succombant face aux futurs dirigeants.

C’est en saignant qu’on devient seigneur.

C’est d’ailleurs cette négation originelle qui nous fait dire que révolte et nihilisme sont étroitement liés (le mouvement surréaliste est intellectuellement révolté dans le sens où il cherche méthodiquement à nier le rationnel et le raisonnable).
Il n’est pas fortuit d’affirmer que le siècle dernier est autant le siècle de l’un que de l’autre. C’est, d’une certaine façon, de cela dont Nietzsche a tenté de nous avertir : le romantisme, la victoire des forces réactives sur les forces actives.

Le “non” de l’esclave met au monde une idée de limite.
Jusqu’à présent, en n’agissant pas il acceptait sa situation.
Il la détestait peut-être, mais il s’en contentait.
Puis arrive l’élément déclencheur, la “goutte d’eau qui fait déborder le vase”.
Parce que l’esclave a reçu un coup de fouet injustifié, ou encore parce qu’un autre esclave avec qui il se sent partager la même humanité a souffert cette attaque, la situation n’est plus soutenable.

Le point de non-retour a été atteint.
Une fois le pas franchi, une fois le “non” émis, s’ensuit une confrontation entre l’ancien maître et l’ancien esclave.
Trop souvent la lutte se termine par la mort de l’un des deux.
Il en a été ainsi avec beaucoup de régicides, pour ne pas parler de celui qui a ponctué la Révolution française.
Le révolté pense toujours avoir raison d’agir ainsi.
Son activité est auto-justifiée en même tant qu’il s’en responsabilise.
Parmi tout ce qui peut se passer suite à sa révolte, il défend toujours un jugement de valeur (la liberté ou la justice la plupart du temps, comme pour tout engagement) à laquelle il finit par s’identifier.

Le plus grand danger de la révolte est peut-être due à sa nature profonde, à cette limite si importante.
Le risque est de trop s’identifier à la valeur défendue,de trop dépasser la limite.
Le problème interne de la révolte est que, par le fait qu’elle remet l’ordre établi en question, elle risque d’être instable car elle ne peut se baser que sur elle-même.

Le risque est de trop s’engager, trop et trop loin.
Il est vrai qu’on ne se révolte pas à moitié.

L’homme met tout en jeu. Bien souvent le révolté se motive lui-même, joue avec ses limites. “Plutôt mourir debout que de vivre à genoux”.
On sait depuis longtemps que se laisser emporter vers les extrêmes est dangereux.
Le surhumain nietzschéen n’est pas celui qui accepte tout, agit mais ne réagit pas, ne se révolte jamais. Il est celui qui sait prendre parfaitement en compte cette limite.
Celui qui s’égare de la révolte, de la révolution est celui qui oublie la limite (c’est ce qui est arrivé avec la Terreur qui a succédé à la révolution française). Il tombe dans une démesure alors qu’il s’était libéré d’une autre.
Il ne souhaite plus la liberté mais le pouvoir.

Le général Spinola, libérateur lors de la révolution des Oeillets en 1974 tenta un coup d’Etat l’année suivante, il a trahi l’esprit de sa révolte.

Alors comment ne pas dévier ? A quoi bon se révolter contre le maître si c’est pour en installer un autre, alors que les dangers sont si grands ?
Pour reprendre L’homme révolté :

“son honneur est de ne rien calculer, de tout distribuer à la vie présente et à ses frères vivants. C’est ainsi qu’elle prodigue aux hommes à venir. La vraie générosité envers l’avenir consiste à tout donner au présent”.
Tout l’intérêt de la révolte est de ne pas se poser ce genre de questions d’emblée.

Sans quoi il n’y aurait probablement pas eu de Mai 68. Il s’agit peut-être d’une révolte frustrée, il n’empêche qu’elle a eu des conséquences positives, que le dialogue a pu être entamé quant au malaise de la société et de la jeunesse en particulier.
Cela ne veut pas dire pour autant que le révolté ne doit jamais se poser de telles questions. Elles doivent venir de lui-même pour être utiles.

Nous entrons plus précisément dans le domaine moral de l’engagement par l’un de ses détails.

La révolte est un système fermé (de même qu’une révolution au sens de cycle).
Elle amène le doute sur le système actuel. Elle doit donc pour ne pas se pervertir, ce qui équivaudrait à sa mort, se créér sa propre morale, inflexible, une logique concernant sa conduite dont elle ne doit pas se défaire.
En aucun cas il ne faut oublier la noblesse de la valeur qu l’on défend. Il faut admettre certaines vérités telles que “le meurtre n’amène que d’autres meurtres”.
La juste révolte est réaliste, non pas romantique.
Elle agit en faveur de la vie, elle veut en résoudre les problèmes. Il ne s’agit pas de pragmatisme, lequel peut ici dévier vers la démagogie.
Il s’agit simplement de ne pas oublier ce qui est au départ et à la fin de toute révolte.
Ceci, Albert Camus l’illustre bien en disant que “la révolte naît du spectacle de la déraison devant une condition injuste et incompréhensible. Mais son élan aveugle revendique l’ordre au milieu du chaos et l’unité…“.

Le commencement et l’aboutissement de la révolte,c’est-à-dire ce qu’elle exige, font sa noblesse. En elle-même, elle n’est pas noble.
Le véritable engagé ne souhaite pas vivre dans la révolte.
Elle n’est qu’une transition vers un ordre nouveau, une courte période d’anarchie qui succède à la chute d’une époque.

Elle est la Kälï nécessaire au rythme de la vie, la destruction qui prépare à la création.
La révolte est encore plus que cela.
Elle est la quête inassouvie de liberté.
Même si cette valeur n’est pas toujours celle qu’elle défend de façon manifeste, elle est toujours liée à cet acte.
Il s’agit de se libérer d’une emprise arbitraire pour retrouver une justice trop longtemps balafrée.
Il s’agit de libérer autrui, il s’agit de libérer un simple terme, un cri (le “non”) et ainsi de se libérer.
Il s’agit de liberté dans le sens où nos entraves sont brisées et notre avenir à nouveau entre nos mains.
Par le simple fait que se révolter signifie repousser une force oppressante, il y a libération par rapport au maître, à celui auquel on fait face.

Cela revient à parler de son caractère réactif (il est intéressant de noter que les définitions du terme de liberté se font souvent par opposition à d’autre termes tel que oppression).

Comment interpréter cela ? La révolte est révélatrice, ou du moins essaie-t-elle de l’être.
Elle est étroitement liée à la condition humaine.
Combien de personnages mythologiques en rapport à ce domaine se sont-ils révoltés ?
Caïn, Prométhée, Lucifer, Antigone…
Cette question, l’une des premières de la philosophie et que l’engagement incorpore, traverse les époques, les révoltes et les hommes.
La révolte est un moyen de répondre par rupture.
Elle affirme en premier lieu ce sentiment de tout révolté d’appartenir à l’humanité.
D’où la solidarité et l’empathie de l’esclave qui ne peut supporter qu’un alter ego soit frappé. Unis dans un même but, un même idéal, les révoltés forment un groupe qui se veut le porte-étendard de la volonté de transformer le monde, leur condition.

Le révolté ne doit pas pour autant oublier que son ancien maître appartient à la même humanité. Le tuer, si symbolique que puisse être ce geste, revient à laisser entendre que certains hommes ont le droit d’interagir sur la liberté d’exister d’autrui.

Telle est la valeur universelle de la révolte, et ce qu’elle nous fait découvrir de nous-même.

“Apparemment négative, puisqu’elle ne créé rien, la révolte est profondément positive puisqu’elle révèle ce qui en l’homme, est toujours à défendre” (tiré de L’homme révolté). Par convention, son engagement est actif, moins réfléchi, souvent “brut”. Elle est par conséquent plus encline aux déviations. Mais elle est aussi celle qui souhaite les corriger.

Au final, elle reste inscrit dans la nature profonde de l’humanité.
Le crépuscule de notre humanité correspondra à la disparition de tout esprit de révolte.

Prochain article : L’engagement et le temps

Article précédent : Entre action et réflexion

Vous pouvez discuter des articles de ce cycle sur notre forum Digression.

Les commentaires sont fermés.