01.06.08

Cycle : Sur l’engagement I

Publié dans Camus, Histoire, Philosophie, Politique, Réflexion à 5:31 par sagrav

  1. Entre action et réflexion

  2. Engagement, contestation et révolte

  3. L’engagement et le temps

***

  1. Entre action et réflexion

Le terme d’engagement est ambivalent :
il peut signifier une conduite ou un acte de décision. Ces deux valeurs coexistent-elles, sont-elles complémentaires ou opposées ? Il serait trop manichéen de répondre par cette dernière possibilité.

Etre engagé implique qu’on s’éprouve responsable (d’où conduite) mais aussi qu’on agisse de telle façon qu’on se lie à son être futur (d’où acte). L’engagement-conduite consiste à assumer, et s’oppose aux attitudes de nonchalance, de neutralité, de retrait.

 

On lui dénote trois caractères : l’implication, la responsabilité et le rapport à l’avenir.

Par implication on entend qu’il faut se sentir concerné par la situation (les militants en faveur des droits de l’homme agissent parce qu’ils se sentent appartenir au même genre que les victimes) mais aussi le fait qu’on engage ses forces dans la lutte.

 

Du point de vue existentiel, l’engagé a le choix de ne pas participer, sa condition même le rendant parfois privilégié pourrait lui permettre de rester neutre (pour employer des exemples romantiques et cosmogoniques, Lucifer était l’ange le plus aimé de Dieu, il a pourtant décidé de se rebeller ; de même le titan Prométhée aurait pu ne pas apporter le feu à l’humanité).

L’engagement, pour qu’il soit bien mené exige l’existence d’un libre-arbitre, une volonté, une réflexion personnelle.
Le détachement lui est d’ailleurs nécessaire. Le philosophe sait être méditatif et critique .
A quoi bon être engagé si nos convictions sont nées d’influences extérieures à nous ?

La responsabilité est, elle, avant tout individuelle.
Tout comme l’implication, elle n’a de valeur que si elle se joue pour un futur, un but.
Celui qui s’engage s’inscrit activement dans la situation, utilise son existence pour cet engagement, qu’il s’agisse d’une action précise à réussir ou d’une conduite philosophique à laquelle on souhaite adhérer toute sa vie durant .

L’engagement est inextricablement lié à une valeur temporelle, et parfois historique.

La réflexion n’est pas identique pour l’engagement et la philosophie, il existe une nuance.
” L’amour de la sagesse ” est une réflexion sur le savoir, sur ce qui est et même sur ce qui est au-delà (métaphysique).
Dans son cas, la réflexion est un but en elle-même.
Il s’agit de comprendre plutôt que d’apprendre, de réfléchir plutôt que d’élucider (les dialogues aporétiques de Platon n’apportent pas de fin précise aux pensées, et là n’en est pas l’interêt).

Mais peut-on dire de même dans le cas de l’engagement ?

Selon Karl Marx,” les philosophes n’ont fait qu’interpréter le monde, ce qui importe c’est de le transformer “ (Thèse sur Feuerbach) .

A quoi bon critiquer une politique si on ne propose pas de solution d’échange ?

Il ne faut pas oublier que tout engagement ne peut se faire sans qu’il en existe une téléologie. Sans quoi l’engagement tombe dans une contestation atteinte d’autosatisfaction, ou fonce dans des portes ouvertes. Pour être efficace un projet d’engagement doit avoir une finalité, des revendications.

De même, celui qui se contente d’une réflexion méditative risque de trop se détacher, tel un ermite, et ne peut ainsi plus s’engager dans une lutte collective car il n’aura plus de valeur commune au groupe.
Or des valeurs comme la liberté sont ce qui peuvent réunir n’importe quels êtres humains entre eux.

Pour Patocka (cité par Husserl),” les motivations de l’action ne se trouveront plus de façon exclusive dans le domaine de la peur ou de l’avantage matériel mais dans le respect pour ce qui en l’Homme est supérieur…”

 

Autant il est nécessaire qu’une réflexion ait un but, autant une action doit avoir une cause pour se préparer. C’est ce qui protège l’engagement du fatalisme : on se propose un programme d’action, on veut avoir son rôle à jouer sur le cours du monde pour aboutir à un terme fixé car on souhaite protéger ce qui nous est cher.

Néanmoins on ne s’engage pas que pour des valeurs (c’est le thème des Mains sales, de Sartre) mais aussi dans une profession. En médecine, par exemple, le serment d’Hippocrate.

 

De même, le choix d’un état de vie est une autre forme d’engagement qui repose sur la cohérence et la continuité.
Dans ce cas, il n’y a de conséquence directe que pour soi. Alors que dans le cas où l’on s’engage à l’égard d’un autre individu, une promesse est concluse, créant une ouverture, un rapport à l’avenir où les deux personnes sont concernées.

L’engagement-conduite, tout comme l’engagement-acte tissent un lien avec le futur, la différence étant que le premier est global et diffus tandis que le second est localisé et précis.

Cela pose un problème important : comment peut-on baser son engagement sur l’avenir alors qu’il est par définition hors d’atteinte ? De même que l’engagement ne peut pas être uniquement réflexion, il ne peut pas être qu’action.

Aussi lorsque F.Rauh dit que le philosophe, c’est ” la rue, la vie, la bataille au jour le jour “ cela sous-entend que l’on doit lancer toutes ses forces dans le combat, s’engager et s’impliquer entièrement. Mais pas sans préparation, pas de manière désespérée ni irréfléchie.

 

Selon Kant, la philosophie repose sur trois questions :
Que pouvons-nous connaître ?
Que devons-nous faire ?
La seconde est essentielle à l’engagement car elle anticipe l’action sur laquelle la réflexion débouche. Il s’agit du problème pratique.
Que pouvons-nous espérer ?
Elle concerne à la fois les convictions, l’idéologie directrice et le but à atteindre.
Il s’agit en quelque sorte du problème de la condition humaine en devenir, celle qui implique le futur.
On la réflexion et l’action sont deux préoccupations indispensables, sinon deux niveau de l’engagement qu’il est capital de ne pas voir s’affronter.

C’est une evidence que d’affirmer que le plus efficace des engagements est celui où les actions sont réfléchies et où la réflexion est pratique et active. C’est l’alliance de la noème et de la noèse , le résultat de tout engagement qui peut interagir avec le déroulement des évènements.

Epictète résume : ” voici le point de départ de la philosophie : la conscience du conflit qui met aux prises les hommes entre eux, la recherche de l’origine de ce conflit, la condamnation de la simple opinion et la défiance à son égard … “

 

 

Prochain article : Engagement, contestation et révolte

Vous pouvez discuter des articles de ce cycle sur notre forum Digression.