Les tensions de la lutte de Camus avec Nietzsche sont résumées dans le bref chapitre de L’HR consacré au philosophe allemand […] Sa dette et son désir de la dépasser y sont nettement apparentes […] Chrétienté, socialisme, humanisme, scientisme étaient toutes des tentatives de couvrir le vide de systèmes de vérité et de moralité, étaient simplement toutes des formes d’ascétisme niant la vie par leur opposition à la lucidité et à la vitalité. Elles constituent ce que Nietzsche appelait du nihilisme passif en tant qu’opposé à l’actif, lequel accroît le pouvoir de l’esprit, permettant de voir le monde, dévoilé tel qu’il est.
Selon Camus, le nihilisme devient avec Nietzsche prophétique, mais au sens des grecs : en tant que clinicien.
« Pour Nietzsche, « les chirurgiens ont ceci de commun avec les prophètes qu’ils pensent et opèrent en fonction de l’avenir. » La négation consciente et méthodique a remplacé le doute hygiénique de Descartes. Nietzsche enviait à Stendhal sa formule « la seule excuse de Dieu, c’est qu’il n’existe pas. »
On ne peut donc juger le monde au regard d’une transcendance et d’une morale qui y trouverait ses justifications, quelle qu’elle soit, sans calomnier la vie.
« A partir du moment où l’homme ne croit plus en Dieu, ni dans la vie immortelle, il devient « responsable de tout ce qui, né de la douleur, est voué à souffrir de la vie ».
C’est à lui et à lui seul qu’il revient de trouver l’ordre et la loi. Alors commencent le temps des réprouvés, la quête exténuante des justifications, la nostalgie sans but, « la question la plus douloureuse, la plus déchirante, celle du cœur qui se demande : où pourrais-je me sentir chez moi ? » ».
Mais Camus se pose, à partir de cette analyse, le problème suivant :
« Si rien n’est vrai, si le monde est sans ordre, alors rien n’est interdit[…]en même temps, rien n’est autorisé », puis « au point d’achèvement de la plus complète libération(…) [Nietzsche] choisit la subordination la plus complète… Si rien n’est vrai, rien n’est permis. »
Il doit pleinement et sans résistance accepter le monde tel qu’il est. La liberté émergée de la mort de la transcendance est devenue tragiquement l’ « acceptation totale de la nécessité totale ». L’homme solitaire des sommets montagneux, l’analyste et le libérateur pénétrant était pour Camus le philosophe de la solitude par excellence.
« Dionysos, dieu de la terre, hurle éternellement dans le démembrement. Mais il figure en même temps cette beauté bouleversée qui coïncide avec la douleur. Nietzsche a pensé qui dire oui à la terre et à Dionysos était dire oui à ses souffrances […] Dans un certain sens, la révolte, chez Nietzsche, aboutit encore à l’exaltation du mal. La différence est que le mal n’est plus alors une revanche. Il est accepté comme l’une des faces possibles du bien, et plus certainement encore, comme une fatalité. »
La révolte renvoie vers une ascèse.
Nietzsche cultive les contradictions jusqu’à l’extrème pour rendre le constat de l’époque intenable.
L’homme, pour ne pas étouffer dans ces nœuds gordiens devra les trancher net, et créer ses propres valeurs.
En ce sens, son Caligula est significatif des rapports de Camus à Nietzsche, quand on fait l’effort de ne pas y voir qu’une simple caricature de la volonté de puissance comme volonté de commandement mais bien une possible trahison et dérive, l’écriture de la pièce (1938) et sa mise en scène (1944) s’inscrivant dans le contexte historique de l’expansion du nazisme et de l’Occupation.( l’insécurité, voila qui fait réfléchir, y déclare Caligula ; on n’a jamais été aussi libre que sous l’occupation affirma Sartre)
Le Nietzsche de Camus est lié à Hegel, un nihiliste passif « au sens Nietzschéen » qui émerge main dans la main avec Marx, appellant les humains à s’agenouiller devant l’histoire et la nature […] C’est apparemmentdans ses réflexions sur les conséquences possibles de la pensée nietzschéenne que Camus trouve les justifications pour condamner son mentor (terme exag…).
A Nietzsche seul sont reproché les effets de ses idées parmi les « révoltés métaphysiques » qu’il étudie. Seuls Hegel et Marx sont jugés pleinement responsables ;
Dans l’entrevue à G. d’Aubarèle (Les Nouvelles littéraires) Camus nomme les trois les « malins génies de l’Europe moderne [qui] ont porté le titre de philosophe. »
Il faut aussi noter le fait que Camus choisit sciemment des passages très polémiques (entre autre dans le virtuel Volonté de puissance tout en en connaissant son artificialité, son histoire éditoriale) en s’autorisant à ne pas compléter par d’autre passages qui les contestent, les remettent en perspective.
Or, vers la fin de L’HR, Camus écrit
: « Ce qui est admirable chez Nietzsche, c’est qu’on trouve toujours chez lui quelque chose qui corrige ce qui est ailleurs dangereux dans ses idées. »
Un moyen de se prémunir avec le lecteur contre les pires tentations nietzschéennes ?
Autre explication : Camus bouffé par son sens de l’intégrité et encore imprégné des luttes de la résistance contre le nazisme et sa propagande ne lui a certainement pas pardonné d’avoir permis au nazisme de le laisser se récupérer, de se laisser piller, aussi pathétique que cela puisse paraître.
« La responsabilité de Nietzsche est d’avoir, pour des raisons supérieures de méthode, légitimé, ne fût-ce qu’un instant, au midi de la pensée, ce droit au déshonneur dont Dostoïevski disait déjà qu’on est toujours sûr, l’offrant aux hommes, de les voir s’y ruer. »
En tout cas, pour Camus l’absurde avait toujours été un point de départ ; et par la remémoration et la découverte, pas seulement par la création de valeur en sa propre révolte et analyse de l’absurde, Camus s’est libéré de son professeur.
Dépassement, séparation qu’en soi, Nietzsche n’aurait pas forcément renié
Ainsi parlait Zarathoustra :
« Je m’en vais seul maintenant, mes disciples ! Et vous aussi vous partirez seuls, car je le veux. Eloignez-vous de moi et défendez-vous de Zarathoustra ! Et mieux encore : ayez honte de lui. Peut-être vous a-t-il trompés.
« L’homme qui cherche la connaissance ne doit pas seulement savoir aimer ses ennemis, il doit aussi haïr ses amis.
« On récompense mal un maître en restant toujours son élève. Pourquoi ne voudriez-vous pas lever la main sur ma couronne ?
[…]
« Vous ne vous étiez pas encore cherchés : et c’est alors que vous m’avez trouvé. Ainsi font tous les croyants ; et c’est pourquoi toute foi vaut si peu.
« Et maintenant je vous ordonne de me perdre et de vous trouver; et ce n’est que quand vous m’aurez tous renié que je reviendrai parmi VOUS. »
La différence fondamentale entre les deux, et qui révèle que le titre de ce sujet, l’esclave nietzschéen, est une boutade comparatiste provisoire, est que le révolté de Camus part d’un non originel d’une attitude réactive signifiant l’actif et le créatif pour s’ancrer dans/vers les possibles du présent. (pour le paraphraser, la noblesse d’une révolte est de tout donner au présent sans compter le lendemain).
La nécessité d’une prospective demeure réaffirmée, au bout du compte
Pour Nietzsche, outre l’importance de l’hérédité psychologique qui font qu’un esclave qui se libère demeure en son sein un affranchi, le créateur/destructeur est brut, entier, sa volonté elle-même épouse, est dans le devenir et son perspectivisme tourné vers l’individuation.
Le oui nietzschéen, oublieux du non originel, renie la révolte elle-même, en même temps qu’il renie la morale qui refuse la monde tel qu’il est. Nietzsche appelait de tous ses vœux un César romain avec l’âme du Christ.
C’était dire oui en même temps à l’esclave et au maître, dans son esprit.
Mais finalement dire oui aux deux revient à sanctifier le plus fort des deux, c’est-à-dire le maître.
De Nietzsche, Camus emploie la méthode et la lucidité critique, en particulier pour établir l’unité de L’HR.
En somme, le point fondamental que Camus admire et retient de Nietzsche, c’est le sens de la terre, l’appel-pour-la-vie, la figure du créateur.A ce titre, le sublime de Discours de Suède en 1958 exprime à lui seul la maturation de cette relation.
Les vrais artistes ne méprisent rien. Ils s’obligent à comprendre au lieu de juger. Et s’ils ont un parti à prendre en ce monde ce ne peut être que celui d’une société où selon le grand mot de Nietzsche « ne règnera plus le juge mais le créateur », qu’il soit travailleur ou intellectuel
NB : son discours de Suède est dispo en audio par Emule (Camus, Albert – Discours prononcé devant l’académie Nobel)
par Jorge Fins
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09.11.07
L’esclave nietzschéen
Publié dans Camus, Commentaire, Comparatisme, Littérature, Nietzsche, Philosophie à 8:15 par sagrav
3 Le chapitre Nietzsche et le nihilisme
Les tensions de la lutte de Camus avec Nietzsche sont résumées dans le bref chapitre de L’HR consacré au philosophe allemand […] Sa dette et son désir de la dépasser y sont nettement apparentes […] Chrétienté, socialisme, humanisme, scientisme étaient toutes des tentatives de couvrir le vide de systèmes de vérité et de moralité, étaient simplement toutes des formes d’ascétisme niant la vie par leur opposition à la lucidité et à la vitalité. Elles constituent ce que Nietzsche appelait du nihilisme passif en tant qu’opposé à l’actif, lequel accroît le pouvoir de l’esprit, permettant de voir le monde, dévoilé tel qu’il est.
Selon Camus, le nihilisme devient avec Nietzsche prophétique, mais au sens des grecs : en tant que clinicien.
« Pour Nietzsche, « les chirurgiens ont ceci de commun avec les prophètes qu’ils pensent et opèrent en fonction de l’avenir. » La négation consciente et méthodique a remplacé le doute hygiénique de Descartes. Nietzsche enviait à Stendhal sa formule « la seule excuse de Dieu, c’est qu’il n’existe pas. »
On ne peut donc juger le monde au regard d’une transcendance et d’une morale qui y trouverait ses justifications, quelle qu’elle soit, sans calomnier la vie.
« A partir du moment où l’homme ne croit plus en Dieu, ni dans la vie immortelle, il devient « responsable de tout ce qui, né de la douleur, est voué à souffrir de la vie ».
C’est à lui et à lui seul qu’il revient de trouver l’ordre et la loi. Alors commencent le temps des réprouvés, la quête exténuante des justifications, la nostalgie sans but, « la question la plus douloureuse, la plus déchirante, celle du cœur qui se demande : où pourrais-je me sentir chez moi ? » ».
Mais Camus se pose, à partir de cette analyse, le problème suivant :
« Si rien n’est vrai, si le monde est sans ordre, alors rien n’est interdit[…]en même temps, rien n’est autorisé », puis « au point d’achèvement de la plus complète libération(…) [Nietzsche] choisit la subordination la plus complète… Si rien n’est vrai, rien n’est permis. »
Il doit pleinement et sans résistance accepter le monde tel qu’il est. La liberté émergée de la mort de la transcendance est devenue tragiquement l’ « acceptation totale de la nécessité totale ». L’homme solitaire des sommets montagneux, l’analyste et le libérateur pénétrant était pour Camus le philosophe de la solitude par excellence.
« Dionysos, dieu de la terre, hurle éternellement dans le démembrement. Mais il figure en même temps cette beauté bouleversée qui coïncide avec la douleur. Nietzsche a pensé qui dire oui à la terre et à Dionysos était dire oui à ses souffrances […] Dans un certain sens, la révolte, chez Nietzsche, aboutit encore à l’exaltation du mal. La différence est que le mal n’est plus alors une revanche. Il est accepté comme l’une des faces possibles du bien, et plus certainement encore, comme une fatalité. »
La révolte renvoie vers une ascèse.
Nietzsche cultive les contradictions jusqu’à l’extrème pour rendre le constat de l’époque intenable.
L’homme, pour ne pas étouffer dans ces nœuds gordiens devra les trancher net, et créer ses propres valeurs.
En ce sens, son Caligula est significatif des rapports de Camus à Nietzsche, quand on fait l’effort de ne pas y voir qu’une simple caricature de la volonté de puissance comme volonté de commandement mais bien une possible trahison et dérive, l’écriture de la pièce (1938) et sa mise en scène (1944) s’inscrivant dans le contexte historique de l’expansion du nazisme et de l’Occupation.( l’insécurité, voila qui fait réfléchir, y déclare Caligula ; on n’a jamais été aussi libre que sous l’occupation affirma Sartre)
Le Nietzsche de Camus est lié à Hegel, un nihiliste passif « au sens Nietzschéen » qui émerge main dans la main avec Marx, appellant les humains à s’agenouiller devant l’histoire et la nature […] C’est apparemment dans ses réflexions sur les conséquences possibles de la pensée nietzschéenne que Camus trouve les justifications pour condamner son mentor (terme exag…).
A Nietzsche seul sont reproché les effets de ses idées parmi les « révoltés métaphysiques » qu’il étudie. Seuls Hegel et Marx sont jugés pleinement responsables ;
Dans l’entrevue à G. d’Aubarèle (Les Nouvelles littéraires) Camus nomme les trois les « malins génies de l’Europe moderne [qui] ont porté le titre de philosophe. »
Il faut aussi noter le fait que Camus choisit sciemment des passages très polémiques (entre autre dans le virtuel Volonté de puissance tout en en connaissant son artificialité, son histoire éditoriale) en s’autorisant à ne pas compléter par d’autre passages qui les contestent, les remettent en perspective.
Or, vers la fin de L’HR, Camus écrit
: « Ce qui est admirable chez Nietzsche, c’est qu’on trouve toujours chez lui quelque chose qui corrige ce qui est ailleurs dangereux dans ses idées. »
Un moyen de se prémunir avec le lecteur contre les pires tentations nietzschéennes ?
Autre explication : Camus bouffé par son sens de l’intégrité et encore imprégné des luttes de la résistance contre le nazisme et sa propagande ne lui a certainement pas pardonné d’avoir permis au nazisme de le laisser se récupérer, de se laisser piller, aussi pathétique que cela puisse paraître.
« La responsabilité de Nietzsche est d’avoir, pour des raisons supérieures de méthode, légitimé, ne fût-ce qu’un instant, au midi de la pensée, ce droit au déshonneur dont Dostoïevski disait déjà qu’on est toujours sûr, l’offrant aux hommes, de les voir s’y ruer. »
En tout cas, pour Camus l’absurde avait toujours été un point de départ ; et par la remémoration et la découverte, pas seulement par la création de valeur en sa propre révolte et analyse de l’absurde, Camus s’est libéré de son professeur.
Dépassement, séparation qu’en soi, Nietzsche n’aurait pas forcément renié
Ainsi parlait Zarathoustra :
« Je m’en vais seul maintenant, mes disciples ! Et vous aussi vous partirez seuls, car je le veux. Eloignez-vous de moi et défendez-vous de Zarathoustra ! Et mieux encore : ayez honte de lui. Peut-être vous a-t-il trompés.
« L’homme qui cherche la connaissance ne doit pas seulement savoir aimer ses ennemis, il doit aussi haïr ses amis.
« On récompense mal un maître en restant toujours son élève. Pourquoi ne voudriez-vous pas lever la main sur ma couronne ?
[…]
« Vous ne vous étiez pas encore cherchés : et c’est alors que vous m’avez trouvé. Ainsi font tous les croyants ; et c’est pourquoi toute foi vaut si peu.
« Et maintenant je vous ordonne de me perdre et de vous trouver; et ce n’est que quand vous m’aurez tous renié que je reviendrai parmi VOUS. »
La différence fondamentale entre les deux, et qui révèle que le titre de ce sujet, l’esclave nietzschéen, est une boutade comparatiste provisoire, est que le révolté de Camus part d’un non originel d’une attitude réactive signifiant l’actif et le créatif pour s’ancrer dans/vers les possibles du présent. (pour le paraphraser, la noblesse d’une révolte est de tout donner au présent sans compter le lendemain).
La nécessité d’une prospective demeure réaffirmée, au bout du compte
Pour Nietzsche, outre l’importance de l’hérédité psychologique qui font qu’un esclave qui se libère demeure en son sein un affranchi, le créateur/destructeur est brut, entier, sa volonté elle-même épouse, est dans le devenir et son perspectivisme tourné vers l’individuation.
Le oui nietzschéen, oublieux du non originel, renie la révolte elle-même, en même temps qu’il renie la morale qui refuse la monde tel qu’il est. Nietzsche appelait de tous ses vœux un César romain avec l’âme du Christ.
C’était dire oui en même temps à l’esclave et au maître, dans son esprit.
Mais finalement dire oui aux deux revient à sanctifier le plus fort des deux, c’est-à-dire le maître.
De Nietzsche, Camus emploie la méthode et la lucidité critique, en particulier pour établir l’unité de L’HR.
En somme, le point fondamental que Camus admire et retient de Nietzsche, c’est le sens de la terre, l’appel-pour-la-vie, la figure du créateur.A ce titre, le sublime de Discours de Suède en 1958 exprime à lui seul la maturation de cette relation.
Les vrais artistes ne méprisent rien. Ils s’obligent à comprendre au lieu de juger. Et s’ils ont un parti à prendre en ce monde ce ne peut être que celui d’une société où selon le grand mot de Nietzsche « ne règnera plus le juge mais le créateur », qu’il soit travailleur ou intellectuel
NB : son discours de Suède est dispo en audio par Emule (Camus, Albert – Discours prononcé devant l’académie Nobel)
par Jorge Fins
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