L’HR prolonge la réflexion sur l’absurde entamée dans le mythe de Sisyphe, un livre ou Nietzsche est fortement présent (exagér…). Sa compréhension de l’absurde est basé sur le diagnostique de Nietzsche au sujet du nihilisme, sur sa lucidité quant au manque de signification, de vérité et de finalité résultant de la mort de Dieu ainsi que sur son constat de la souffrance humaine qui accompagne ce silence. La visée première de L’HR, la confrontation historique du sentiment d’absurde avec la légitimation du meurtre apportée dans les révolutions totalitaires du XXème siècle, amène son homme révolté à se poser des questions néanmoins nietzschéennes : Est-il possible de vivre, agir et créer au monde en ne croyant en rien ? Peut-on faire l’expérience de l’absurde sans tomber dans la désespérance et les faux réconforts d’espoir métaphysique ? Est-il possible de soutenir « cette confrontation désespérée entre l’interrogation humaine et le silence du monde » (Le mythe de Sisyphe) par une grande passion, de l’amour et sans ressentiment ? Peut-on dire à la fois oui et non à la vie et au monde sans que ces termes n’évoluent en une exigence du tout ou rien, sans affirmation ni acceptation absolue d’une part, ou sans refus ni négation absolue d’autre part ?Pour les révoltés de Camus et Nietzsche, le nihilisme et l’absurde ne sont que des points de départs, leur tâche étant de faire face à la liberté totale qui se trouve incluse en puissance dans la révélation du nihilisme que « si Dieu n’existe pas, alors tout est permis » (Les Frères Karamazov, Dostoïevski).
Et par-delà cette confrontation, que l’humain devienne lucidement et concrètement ce qu’il est. Ce thème, si important dans Ecce homo(ou Comment on devient ce qu’on est), est central pour la notion camusienne de révolte saine, révolte rivée sur son objectif et fidèle à son affirmation initiale.
Mais Camus signifie clairement que « Nietzsche n’a donc pas formulé une philosophie de la révolte, mais édifié une philosophie sur la révolte »
Or, le premier, dont le livre est un défi relevé de répondre au meurtre légitimé par les 50 dernières années de révolte et de révolution doit affronter ces contradictions, la dualité respect de la vie dans le présent ; action, don pour l’humain à venir.
Le révolté de Camus insiste sur le vivre-agir au présent en refusant le dogmatisme, les vérités absolues, et l’efficacité historique en tant qu’échelon de valeur ; en refusant donc toute légitimation du meurtre. Ses valeurs relativistes et situationnelles font écho au perspectivisme nietzschéen. Néanmoins le révolté se fonde sur l’affirmation irrévocable de la valeur de la vie humaine. Le révolté est comme l’esclave qui se confronte au maître et refuse de consentir plus longtemps aux abus, aux indignations qu’il subit. Le révolté/esclave ne résiste pas au nom de valeurs, de vérité métaphysique a priori ni ne crée ses propres valeurs : c’est en l’acte même de résistance qu’il découvre et se forge une valeur.
Mais l’histoire de la révolution moderne a mis en évidence une certaine propension à détruire et à nier, plutôt qu’à créer et à affirmer.
Elle peut-être vue comme une série d’échec tragique dans ces tentatives de dépassement de soi. Révolutions menant à une nouvelle forme de nihilisme idéologique, le surhomme nietzschéen ayant servi de prétexte en cours de route.
Aussi Camus écrit-il dans L’HR ce qu’on pourrait appeler une « généalogie du nihilisme et de la révolte ».
D. Sprintzen, dans Camus : A Critical Examination, 1988 :
« Se joignant à l’effort de Nietzsche pour contribuer à une transmutation des valeurs en démasquant tout ce par quoi le nihilisme de notre époque se cache à lui-meme, Camus a cherché à décrire ce nihilisme vécu mais inarticulé qui est à la racine des foi transcendantales contemporaines. »
Comme le philosophe allemand, Camus emploie la généalogie comme méthode, stratégie analytique visant à saper les systèmes philosophiques totalisants et les affirmations métaphysiques implicites dans l’historicisme moderne.
En résumé, il développe la thèse de la maladie moderne fondamentale (crise de l’esprit, de la conscience européenne pour Paul Valéry) qui trouve son origine dans la déification de l’histoire, une my(s)t(h)ification visant à prendre la place d’un Dieu absent, de Rousseau et les révolutionnaires français en passant par Hegel et Marx jusqu’à Lénine, Staline et Hitler.
La promesse du bonheur et de la salvation spirituelle se voit contenue dans l’érection prospective d’une utopie sociale matérialiste qui justifie de sacrifier des humains dans le présent.
Modifier, endoctriner l’humain en fonction d’un déterminisme, d’un type de société ; et la structure sociales, les superstructures utopiques promulgueront leurs effets bénéfiques sur l’humain en retour.
« Rêve de l’Empire », mythe de l’homo sovieticus, de l’extension mondiale du communisme, de la destinée aryenne, de la Pan Germanie, de l’Imperius Britannicus Mundus, de la France Eternelle, etc.…
Le futur hypothétique, promis et programmé remplace le paradis. Le monde est réduit à un purgatoire transitoire.
L’enfer, c’est le passé et qui, dans certains cas aurait vu disparaître un age d’or qu’il s’agit de ressusciter et de transcender.
Comment faire du temps historique un serpent qui se mord la queue mythique.
Et si la probabilité d’atteindre l’objectif de son vivant peut être altéré, revu à la baisse, le chemin entrepris suffit à justifier l’idéologie, l’individu étant ajusté/nié dans ce processus collectif.
Aucune valeur imaginée pour qu’on existe à la fin de l’histoire n’est « une valeur sur laquelle on peut baser sa conduite »affirme Camus.
A qui profite la destruction des anciennes tables et valeurs au nom de nouvelles ?
Un dogme qui souhaite en remplacer un autre emploie le nihilisme, la solitude, le ressentiment de chacun contre ce dogme, ce maître en place, et recouvre cela du doux nom de révolte pour la justice, le bonheur, la liberté et le chant plus beau des oiseaux plus beaux. Suffit-il de renverser un totalitarisme pour qu’un autre ne prenne la place ?
Qu’on interroge l’histoire politique de nombre de pays d’Amérique du Sud au siècle dernier, CIA ou non ; ou encore l’effarante succession de gouvernances au Portugal, de la chute de la monarchie en 1908 jusqu’à l’arrivée au pouvoir de l’ex ministre des finances Salazar. République de Weimar est presque devenu une expression courante.
Mais que dire aujourd’hui de la plus vieille idéologie structurelle toujours dominante, le capitalisme.
Camus revient sur et étudie la transvaluation propre au phénomène révolte/révolution en tant que forme de ressentiment.
Rousseau, dans son Contrat social avait prévenu que la démocratie qu’il évoque est faite pour les dieux, puisque leur gouvernance est basée sur leur propre autorité, sur l’acceptation de leur vivre/pouvoir ensemble.
L’esclave rejetant l’autorité, cessant de reconnaître les pleins droits de son maître sur lui forge sa détermination dans l’impuissance et la colère. Il s’en prendra à lui, le maltraitera, l’humiliera comme un égal ; c’est-à-dire comme un esclave.
Puis il prendra sa place, à moins que ce ne soit le dogme lui ayant proposé une téléologie d’ordre historique. D’Hegel, Camus retient cette dialectique maître/esclave mais choisit la destruction créatrice de Nietzsche face à celle du philosophe de l’histoire.
La prêtre mu chez Nietzsche par une volonté d’écraser le troupeau des fidèles au moyen des promesses de transcendance, de la “contemptation” céciteuse devient pour Camus l’auteur, l’acteur historique, celui qui contribue à la mort (révélée) de Dieu et, tout aussitôt, à l’établissement d’une nouvelle foi.
Dieu est mort. Vive l’Histoire !
Pour l’un comme pour l’autre, c’est rester aveugle au sens de la terre, ce sens suivi dans l’antiquité grecque, celui de l’esprit méditerranéen, comme le nomme Camus.
Saint-Just, l’un des exemples les plus longuement étudiés dans L’HR, peut faire figure de transition entre le négateur de la vie, le contempteur nietzschéen et celui de Camus, entre une table des valeurs cléricale et une autre historique.
Tocqueville avait déjà démontré que, dans le passage de l’Ancien au Nouveau Régime, tout n’avait pas changé, que les caractères de l’ère renversée avaient mutés, s’étaient adaptés ou subsistaient en se développant même.
Entre la parole et les actes de Jésus, l’Ancien Testament, le Nouveau, l’Eglise apostolique romaine, y a-t-il intégralité, congruence, continuité ou bien ruptures, reprises, corruptions (au sens péjoratif ou non), réécritures ?
D’ailleurs, Camus note que Nietzsche ne s’en prend jamais à Jésus en ce sens qu’il est la figure de l’assentiment total :
« Le royaume des cieux est immédiatement à notre portée. Il n’est qu’une disposition intérieure qui nous permet de mettre nos actes en rapport avec ces principes, et qui peut nous donner la béatitude immédiate. Non pas la foi, mais les œuvres, voilà, selon Nietzsche, le message du Christ. A partir de là, l’histoire du christianisme n’est qu’une longue trahison de ce message. Le Nouveau Testament est déjà corrompu, et, de Paul aux Conciles, le service de la foi fait oublier les œuvres »
Staline se trouve-t-il en puissance dans Marx ? Lénine n’a-t-il pas déjà apporté son grain de sel dans le rouage ? Le message de Jésus et Dieu ensevelis sous le christianisme historique, le socialisme dans sa dimension de christianisme dégénéré.
Entre les principes du capitalisme au 17ème siècle et le néo-libéralisme qui émerge 3 siècles plus tard, comment prétendre qu’il ne s’est rien passé, que le premier est responsable au sens fort du second ? En fait, comment nier les écarts, réduire une évolution par un entendement, un filtre mécaniste ou finaliste ?
De même, établir une généalogie du nihilisme et de la révolte pour Camus est une nécessité pour que la pensée du Tout ou Rien, l’oubli de la solidarité profonde qui unit chaque être humain aux autres et de la valeur en droit comme en fait de la vie humaine ne l’emporte pas.
Il faut haïr ce qu’on aime, comme ces templiers qui crachaient sur le crucifix pour subir la honte, le doute, la tentation afin que leur croyance soit forgée d’un acier plus trempé, celui du ressenti irréversible dans leur cas. Celui de la volontaire nécessité de la révolte par-delà l’histoire des révolutions pour Camus.
Mais le sentiment d’une révolte saine (pour-la-vie) qu’établit Camus l’est directement contre Nietzsche, le philosophe solitaire des sommets. Le révolté chez Camus affirme une valeur qui ne sera plus transgressée, dépassée, une valeur intrinsèque et commune à l’humain. Le révolté, réclame des limites, l’ordre et la justice. La révolte « tire l’individu de sa solitude. Elle est un lieu commun qui fonde sur tous les hommes la première valeur. Je me révolte, donc nous sommes. »
Solitaire, mais etsolidaire.
Le dialogue est irremplaçable et des compagnons de luttes sont préférables à des libres-penseurs qui n’existeraient pas encore ou, si stratégie narrative nietzschéenne, qui devront se chercher en éteignant la lumière.
Nécessité de la lucidité individuelle que personne ne peut inculquer, devenir ce qu’on est en mûrissant, pas en se murant en soi.
Nietzsche ne correspond plus ici à la ligne camusienne :
« Toute éthique basée sur la solitude implique l’attirance et l’usage du pouvoir » .Son Caligula devient, se veut tyran quand la mort d’un proche lui révèle la mortalité, sa solitude ; quand sa solitude lui révèle ce qu’il est et ce qu’il peut).
Nietzsche reste en exil, loin du royaume de la communauté humaine.
09.11.07
L’esclave nietzschéen
Publié dans Camus, Commentaire, Comparatisme, Littérature, Nietzsche, Philosophie à 8:15 par sagrav
1 Absurde et révolte
L’HR prolonge la réflexion sur l’absurde entamée dans le mythe de Sisyphe, un livre ou Nietzsche est fortement présent (exagér…). Sa compréhension de l’absurde est basé sur le diagnostique de Nietzsche au sujet du nihilisme, sur sa lucidité quant au manque de signification, de vérité et de finalité résultant de la mort de Dieu ainsi que sur son constat de la souffrance humaine qui accompagne ce silence. La visée première de L’HR, la confrontation historique du sentiment d’absurde avec la légitimation du meurtre apportée dans les révolutions totalitaires du XXème siècle, amène son homme révolté à se poser des questions néanmoins nietzschéennes : Est-il possible de vivre, agir et créer au monde en ne croyant en rien ? Peut-on faire l’expérience de l’absurde sans tomber dans la désespérance et les faux réconforts d’espoir métaphysique ? Est-il possible de soutenir « cette confrontation désespérée entre l’interrogation humaine et le silence du monde » (Le mythe de Sisyphe) par une grande passion, de l’amour et sans ressentiment ? Peut-on dire à la fois oui et non à la vie et au monde sans que ces termes n’évoluent en une exigence du tout ou rien, sans affirmation ni acceptation absolue d’une part, ou sans refus ni négation absolue d’autre part ? Pour les révoltés de Camus et Nietzsche, le nihilisme et l’absurde ne sont que des points de départs, leur tâche étant de faire face à la liberté totale qui se trouve incluse en puissance dans la révélation du nihilisme que « si Dieu n’existe pas, alors tout est permis » (Les Frères Karamazov, Dostoïevski).
Et par-delà cette confrontation, que l’humain devienne lucidement et concrètement ce qu’il est. Ce thème, si important dans Ecce homo (ou Comment on devient ce qu’on est), est central pour la notion camusienne de révolte saine, révolte rivée sur son objectif et fidèle à son affirmation initiale.
Mais Camus signifie clairement que « Nietzsche n’a donc pas formulé une philosophie de la révolte, mais édifié une philosophie sur la révolte »
Or, le premier, dont le livre est un défi relevé de répondre au meurtre légitimé par les 50 dernières années de révolte et de révolution doit affronter ces contradictions, la dualité respect de la vie dans le présent ; action, don pour l’humain à venir.
Le révolté de Camus insiste sur le vivre-agir au présent en refusant le dogmatisme, les vérités absolues, et l’efficacité historique en tant qu’échelon de valeur ; en refusant donc toute légitimation du meurtre. Ses valeurs relativistes et situationnelles font écho au perspectivisme nietzschéen. Néanmoins le révolté se fonde sur l’affirmation irrévocable de la valeur de la vie humaine. Le révolté est comme l’esclave qui se confronte au maître et refuse de consentir plus longtemps aux abus, aux indignations qu’il subit. Le révolté/esclave ne résiste pas au nom de valeurs, de vérité métaphysique a priori ni ne crée ses propres valeurs : c’est en l’acte même de résistance qu’il découvre et se forge une valeur.
Mais l’histoire de la révolution moderne a mis en évidence une certaine propension à détruire et à nier, plutôt qu’à créer et à affirmer.
Elle peut-être vue comme une série d’échec tragique dans ces tentatives de dépassement de soi. Révolutions menant à une nouvelle forme de nihilisme idéologique, le surhomme nietzschéen ayant servi de prétexte en cours de route.
Aussi Camus écrit-il dans L’HR ce qu’on pourrait appeler une « généalogie du nihilisme et de la révolte ».
D. Sprintzen, dans Camus : A Critical Examination, 1988 :
« Se joignant à l’effort de Nietzsche pour contribuer à une transmutation des valeurs en démasquant tout ce par quoi le nihilisme de notre époque se cache à lui-meme, Camus a cherché à décrire ce nihilisme vécu mais inarticulé qui est à la racine des foi transcendantales contemporaines. »
Comme le philosophe allemand, Camus emploie la généalogie comme méthode, stratégie analytique visant à saper les systèmes philosophiques totalisants et les affirmations métaphysiques implicites dans l’historicisme moderne.
En résumé, il développe la thèse de la maladie moderne fondamentale (crise de l’esprit, de la conscience européenne pour Paul Valéry) qui trouve son origine dans la déification de l’histoire, une my(s)t(h)ification visant à prendre la place d’un Dieu absent, de Rousseau et les révolutionnaires français en passant par Hegel et Marx jusqu’à Lénine, Staline et Hitler.
La promesse du bonheur et de la salvation spirituelle se voit contenue dans l’érection prospective d’une utopie sociale matérialiste qui justifie de sacrifier des humains dans le présent.
Modifier, endoctriner l’humain en fonction d’un déterminisme, d’un type de société ; et la structure sociales, les superstructures utopiques promulgueront leurs effets bénéfiques sur l’humain en retour.
« Rêve de l’Empire », mythe de l’homo sovieticus, de l’extension mondiale du communisme, de la destinée aryenne, de la Pan Germanie, de l’Imperius Britannicus Mundus, de la France Eternelle, etc.…
Le futur hypothétique, promis et programmé remplace le paradis. Le monde est réduit à un purgatoire transitoire.
L’enfer, c’est le passé et qui, dans certains cas aurait vu disparaître un age d’or qu’il s’agit de ressusciter et de transcender.
Comment faire du temps historique un serpent qui se mord la queue mythique.
Et si la probabilité d’atteindre l’objectif de son vivant peut être altéré, revu à la baisse, le chemin entrepris suffit à justifier l’idéologie, l’individu étant ajusté/nié dans ce processus collectif.
Aucune valeur imaginée pour qu’on existe à la fin de l’histoire n’est « une valeur sur laquelle on peut baser sa conduite »affirme Camus.
A qui profite la destruction des anciennes tables et valeurs au nom de nouvelles ?
Un dogme qui souhaite en remplacer un autre emploie le nihilisme, la solitude, le ressentiment de chacun contre ce dogme, ce maître en place, et recouvre cela du doux nom de révolte pour la justice, le bonheur, la liberté et le chant plus beau des oiseaux plus beaux. Suffit-il de renverser un totalitarisme pour qu’un autre ne prenne la place ?
Qu’on interroge l’histoire politique de nombre de pays d’Amérique du Sud au siècle dernier, CIA ou non ; ou encore l’effarante succession de gouvernances au Portugal, de la chute de la monarchie en 1908 jusqu’à l’arrivée au pouvoir de l’ex ministre des finances Salazar. République de Weimar est presque devenu une expression courante.
Mais que dire aujourd’hui de la plus vieille idéologie structurelle toujours dominante, le capitalisme.
Camus revient sur et étudie la transvaluation propre au phénomène révolte/révolution en tant que forme de ressentiment.
Rousseau, dans son Contrat social avait prévenu que la démocratie qu’il évoque est faite pour les dieux, puisque leur gouvernance est basée sur leur propre autorité, sur l’acceptation de leur vivre/pouvoir ensemble.
L’esclave rejetant l’autorité, cessant de reconnaître les pleins droits de son maître sur lui forge sa détermination dans l’impuissance et la colère. Il s’en prendra à lui, le maltraitera, l’humiliera comme un égal ; c’est-à-dire comme un esclave.
Puis il prendra sa place, à moins que ce ne soit le dogme lui ayant proposé une téléologie d’ordre historique. D’Hegel, Camus retient cette dialectique maître/esclave mais choisit la destruction créatrice de Nietzsche face à celle du philosophe de l’histoire.
La prêtre mu chez Nietzsche par une volonté d’écraser le troupeau des fidèles au moyen des promesses de transcendance, de la “contemptation” céciteuse devient pour Camus l’auteur, l’acteur historique, celui qui contribue à la mort (révélée) de Dieu et, tout aussitôt, à l’établissement d’une nouvelle foi.
Dieu est mort. Vive l’Histoire !
Pour l’un comme pour l’autre, c’est rester aveugle au sens de la terre, ce sens suivi dans l’antiquité grecque, celui de l’esprit méditerranéen, comme le nomme Camus.
Saint-Just, l’un des exemples les plus longuement étudiés dans L’HR, peut faire figure de transition entre le négateur de la vie, le contempteur nietzschéen et celui de Camus, entre une table des valeurs cléricale et une autre historique.
Tocqueville avait déjà démontré que, dans le passage de l’Ancien au Nouveau Régime, tout n’avait pas changé, que les caractères de l’ère renversée avaient mutés, s’étaient adaptés ou subsistaient en se développant même.
Entre la parole et les actes de Jésus, l’Ancien Testament, le Nouveau, l’Eglise apostolique romaine, y a-t-il intégralité, congruence, continuité ou bien ruptures, reprises, corruptions (au sens péjoratif ou non), réécritures ?
D’ailleurs, Camus note que Nietzsche ne s’en prend jamais à Jésus en ce sens qu’il est la figure de l’assentiment total :
« Le royaume des cieux est immédiatement à notre portée. Il n’est qu’une disposition intérieure qui nous permet de mettre nos actes en rapport avec ces principes, et qui peut nous donner la béatitude immédiate. Non pas la foi, mais les œuvres, voilà, selon Nietzsche, le message du Christ. A partir de là, l’histoire du christianisme n’est qu’une longue trahison de ce message. Le Nouveau Testament est déjà corrompu, et, de Paul aux Conciles, le service de la foi fait oublier les œuvres »
Staline se trouve-t-il en puissance dans Marx ? Lénine n’a-t-il pas déjà apporté son grain de sel dans le rouage ? Le message de Jésus et Dieu ensevelis sous le christianisme historique, le socialisme dans sa dimension de christianisme dégénéré.
Entre les principes du capitalisme au 17ème siècle et le néo-libéralisme qui émerge 3 siècles plus tard, comment prétendre qu’il ne s’est rien passé, que le premier est responsable au sens fort du second ? En fait, comment nier les écarts, réduire une évolution par un entendement, un filtre mécaniste ou finaliste ?
De même, établir une généalogie du nihilisme et de la révolte pour Camus est une nécessité pour que la pensée du Tout ou Rien, l’oubli de la solidarité profonde qui unit chaque être humain aux autres et de la valeur en droit comme en fait de la vie humaine ne l’emporte pas.
Il faut haïr ce qu’on aime, comme ces templiers qui crachaient sur le crucifix pour subir la honte, le doute, la tentation afin que leur croyance soit forgée d’un acier plus trempé, celui du ressenti irréversible dans leur cas. Celui de la volontaire nécessité de la révolte par-delà l’histoire des révolutions pour Camus.
Mais le sentiment d’une révolte saine (pour-la-vie) qu’établit Camus l’est directement contre Nietzsche, le philosophe solitaire des sommets. Le révolté chez Camus affirme une valeur qui ne sera plus transgressée, dépassée, une valeur intrinsèque et commune à l’humain. Le révolté, réclame des limites, l’ordre et la justice. La révolte « tire l’individu de sa solitude. Elle est un lieu commun qui fonde sur tous les hommes la première valeur. Je me révolte, donc nous sommes. »
Solitaire, mais et solidaire.
Le dialogue est irremplaçable et des compagnons de luttes sont préférables à des libres-penseurs qui n’existeraient pas encore ou, si stratégie narrative nietzschéenne, qui devront se chercher en éteignant la lumière.
Nécessité de la lucidité individuelle que personne ne peut inculquer, devenir ce qu’on est en mûrissant, pas en se murant en soi.
Nietzsche ne correspond plus ici à la ligne camusienne :
« Toute éthique basée sur la solitude implique l’attirance et l’usage du pouvoir » .Son Caligula devient, se veut tyran quand la mort d’un proche lui révèle la mortalité, sa solitude ; quand sa solitude lui révèle ce qu’il est et ce qu’il peut).
Nietzsche reste en exil, loin du royaume de la communauté humaine.
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