09.10.07
Une présentation relationiste d’Héraclite
III L’un et le multiple
A – Un relativisme constructif
En se basant sur les 4 traits communs à toutes les citations d’Héraclite relevées par J-F Pradeau, on peut affirmer que le relativisme héraclitéen s’exprime de 4 façons :
1) Un sujet appréhende un objet selon ce qu’il est : il n’y a pas d’identité exclusive des choses.
Une identité n’est pas une unicité. Ainsi en est-il de la désignation et de la connaissance des choses mêmes : on ne peut pas qualifier les choses d’une unique façon.
Toutes choses sont soumises à une mesure. Il est des mesures seulement immédiates ou provisoires, souvent contextuelles, des approches déterminant a priori la forme d’un résultat, des perspectives reconstruisant dans leur singularité une richesse, une épaisseur de ce qui est.
Le singulier est un moment, une combinaison originelle du multiple, la singularité est une condensation irréductible de la multiplicité.
Qualifier une chose entraine un “dépôt”, implique l’arrière-plan dans laquelle cette chose se meut, est signifiante.
En ce sens, Héraclite use de la « performativité » de la langue (principe sur lequel repose aussi le théâtre : parler, c’est agir, c’est former un cadre) ; il a aussi souligné l’importance de la question à la base de la construction narrative : « ici, qui parle ? ».
Hésiode est le maitre des plus nombreux, lui dont on croit qu’il sait le plus de choses, alors qu’il ne connaissait même pas le jour et la nuit ; car ils sont un.
2) La relativité des jugements, des qualités.
On peut l’illustrer par la géométrie : ce qui est diamétralement opposé a plus en commun que ce qui est simplement différent, que 2 points sur un cercle sans aucune relation envisageable. Ainsi en est-il de l’opposition des contraires dont Héraclite favorise l’usage dans ses sentences. Ce qu’on désigne en fonction d’une qualité doit posséder la qualité contraire.
Il ne s’agit pas de relativité entièrement indéterminée.
Partant des mêmes prémisses, les hommes interprètent et choisissent différemment. A une autre échelle ce qui apparaît comme incompatible était congruent tant que conçu dans la même perspective construite, dans une intervalle commune.
Ce sont donc ces nœuds, là où ça coince qu’il s’agit de démêler, sur lesquels il faut porter son attention.
La mer est l’eau la plus pure et la plus souillée ; pour les poissons, elle est potable et salutaire, mais elle n’est pas potable et elle est mortelle pour les hommes.
3) Il ne s’agit pas seulement d’un relativisme concernant les objets mais traitant aussi des changements des sujets, des agents.
Ce qu’on retrouve dans la détermination des rapports, dans la compréhension des rencontres. Il s’agit de s’interesser aux interactions environnantes pour comprendre l’action, le phénomène central à l’étude que l’on se donne.
Par exemple, la vie d’un poisson se définit en fonction du rapport entre celui-ci et le type d’eau dans lequel il se meut. Des besoins, des possibilités differentes impliquent des cadres d’explication différents.
On peut y voir une prémisse empiriste à la théorie du milieu ainsi qu’au concept d’adaptation darwinien.
Les ânes préfèreraient le foin à l’or .
4) En dernier lieu, ses adages relativistes traitent toujours de la vie humaine, quel que soit le sujet abordé.
Or, c’est bien une des particularités de l’Obscur : ce qui relève de la physique dans son œuvre tend à la cosmologie, mais à une cosmologie seulement esquissée. A l’harmonie ontologique correspond une poétique (= un art de, une pratique, une mimesis des actions humaines) esthétique. Ce qui définit un projet épistémologique singulier doit aussi se comprendre sur le plan éthique.
Ainsi, le terme si important de mesure (et qui n’est certainement pas sans rapport avec l’évaluation nietzschéenne) est à la fois un concept esthétique, éthique et ontologique.
Chaque pan de son œuvre, chaque perspective par laquelle on peut la lire mène à cette même préoccupation : la conduite de l’existence.
Pour Héraclite, l’homme n’est pas la mesure de toute chose, mais toute mesure mène bien à l’homme :
Le chemin ascendant et descendant sont un et le même .
Il s’agit donc d’un relativisme constructif au sens où les choses peuvent toujours se comprendre en fonction d’une mise en relation afin de signifier qu’une identité, qu’un phénomène, qu’un facteur se rattache à, implique toujours un cadre de référence plus vaste. Prendre en compte le champs des possibles, être sensible à d’autres voies, les virtualiser n’implique pas nécessairement une dispersion de l’un.
La multiplicité n’exprime pas un chaos insaisissable, une simple addition d’unités séparées. Elle est parcourue par des lignes de forces comme des perles peuvent former une chaîne lorsqu’elles sont filées, lorsqu’on a réussi à faire passer un fil conducteur les ressaisissant toutes.
Ainsi, Héraclite s’oppose nécessairement à une normation achevée du Vrai/Bien/Beau en ce sens que leur définition sont toujours provisoires et motivées.
Néanmoins, le relativisme du « à chacun ses gouts, couleurs, etc… » n’exprime qu’un arrêt dans la recherche des mises en relations, dans l’écoute ; tandis qu’un relativisme constructif implique de creuser toujours tout en suivant une mouvement de singularisation, c’est-à-dire en se laissant affecter par les changements. Rien ne demeure.
En effet, avec Héraclite ne se rapproche d’un vrai que ce qui fait nécessairement toujours écho à l’ensemble, et dans l’absolu au Tout qui est Un.
Mais c’est bien dans la multiplicité du vécu, que l’Un est exprimable.
On n’entre qu’une fois dans l’eau-multiple de l’Un-fleuve.
On ne se baigne jamais deux fois dans la même, unique eau du fleuve muant le multiple.
B – Harmonie de la contrariété
Les liaisons sont des touts et ne sont pas des touts, l’accord et le désaccord, le consonant et le dissonant: de l’un proviennent toutes choses, et de toutes choses provient l’un.
La lutte est une tentative d’harmoniser les contraires de susciter des échanges réciproques.
Or la vie est essentiellement lutte, conflit, discorde.
La paix est une transition entre deux guerres. Tout nait selon la lutte et la nécessité.
Les contraires s’accordent et la belle harmonie naît de ce qui diffère.
Il faut savoir que la guerre est ce qui est commun, et qu’elle est éprise de justice ; ainsi toutes choses sont engendrées et rendues nécessaires par la discorde.
Ainsi, au mobilisme universel d’Héraclite faut-il lier sa théorie de la contrariété.
Les changements affectés par chaque chose sont relatifs au sens où ils n’empêchent pas l’unité de toute chose, de même que l’harmonie demeure au sein de la discorde : les contrariétés apparentes dissimulent une harmonie réelle.
Du point de vue des sensations intellectuelles, on peut évoquer un déterminisme latent, qui permettrait d’appréhender la loi du monde(le Logos).
Néanmoins rien n’est plus éloigné du positivisme d’un Laplace. Il s’agirait plutôt d’un monisme de principe. Ainsi le terme kosmos revient fréquemment. Il signifie un même et unique tout ordonné. Pour Héraclite, toute chose appartient à ceci, et la contrariété est la manifestation même de l’unité.
L’existence même se définit et s’érige dans la contrariété :
Immortels mortels, mortels immortels : vivant la mort de ceux-là. Mourant la vie de ceux-là.
Ainsi, la vie est conditionnée par son contraire la mort. Le jour par la nuit, etc… 2 aspects distincts d’une même chose.
Le multiple est parcourue par une unité des contraires et la contrariété universelle exprime l’unité universelle.
C’est en les envisageant dans leur rapport dialectique, comme cycle qu’ils ont été défini et qu’on peut en approfondir les études.
Ainsi, le changement est preuve de bonne santé et d’une certaine qualité.
Il est fatigant de s’adonner aux mêmes taches et de leur être assujetti
Pour reprendre l’exemple géométrique, concevoir ce qui est diamétralement opposé, c’est établir des lignes de forces, des symétries, c’est mesurer en se donnant une perspective.
Qu’est-ce qu’une perspective ? Un champ de mise en relation, un cadre d’association traversé par et prenant en compte la contrariété. Les contraires fonctionnent comme des seuils qui délimitent et définissent une nature, c’est-à-dire une intervalle de changement. En ce sens le cycle ultime serait un éternel retour de toutes choses. Conception partagée par plusieurs penseurs grecs antiques.
Dans la circonférence d’un cercle, le début et la fin se confondent.

